A-t-on vécu une crise financière en 2023 ? L’humanité est-elle décimée par la chaleur ? L’Union européenne nous a-t-elle projetés dans un monde de prospérité et de jouissance ? Pour le moment, non. Et même pas du tout. Jacques Attali a-t-il prophétisé en vain, Al Gore nous a-t-il admonestés en pure perte, et même, je tremble en l’écrivant, Greta s’est-elle trompée ? D’un autre côté, ceux qui nous promettaient l’ensauvagement de la société (qui ne sont pas ceux qui en parlent aujourd’hui au gouvernement), ou la paupérisation générale, ou l’abêtissement des générations futures se sont-ils trompés ? Non plus.
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D’un côté, les prophètes, de l’autre, les parias. D’un côté ceux qui vaticinent en frissonnant comme d’antiques pythies, agitant d’horribles spectres et lâchant des chevaux apocalyptiques caparaçonnés d’éléments de langage et hérissés de statistiques, de l’autre ceux qui constatent et annoncent. Les uns sont aussitôt entourés d’une cour progressiste délicatement remuée dans ses entrailles à l’annonce de châtiments naturels format mythologique, cour qui roule des yeux chavirés par l’extase anticipée d’un ravage total, d’une annihilation gigantesque, d’un spectacle grandiose – précédé des milles tracasseries que cette caste de voyants fera subir avec délices à la vile tourbe, aux gueux, pour qu’ils expient sans espoir de salut les péchés dont on les charge sans cesse.
Les autres, les parias, les Cassandre, les réactionnaires, ceux qui refusent le Sens de l’Histoire – qui apportera les guerres qu’on proclamait éteintes – et les Bienfaits du Progrès – qui produiront tous les venins chimiques et techniques qui nous rongent. Ceux-là se tiennent comme Jean-Baptiste dans le désert ou comme Antigone face à Créon, tâchant en plus de protéger les faibles. Ils parlent et on les conspue, ils expliquent et on les accuse de mentir, ils exhortent et on s’empresse d’adopter les mesures exactement contraires. Et quand le pays se réveille avec des gamins illettrés, affolés, initiés à la pornographie à l’âge de dix ans, forcés de haïr leur pays par des professeurs incultes, convertis de force à la religion du Climat qui passe en féroces exigences les plus antiques Moloch, on les accuse encore de grossir le trait et de ne pas croire à l’avenir qui ne peut être que rayonnant, de ne pas croire à ce magnifique mirage que les prophètes désignent de la main droite pendant que de la main gauche ils tracent les signes furieux de l’annihilation du passé.
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Les prophètes contemplent en souriant, équipés de lunettes de réalité virtuelle designées par une firme bienveillante, un avenir ineffable, si précis qu’on jurerait un appartement témoin réalisé en 3D par une intelligence artificielle. Les parias se frottent les yeux en regardant le magma brouillé qu’est devenu leur pays, boue où surnagent d’affreux détails, corps ensanglantés, langue obscurcie et monuments ruinés. Le prophète, prospère, écouté, à la fureur médiatiquement contrôlée et aux outrances juridiquement tolérées, est de gauche. Le paria, rejeté, ignoré, moqué, poursuivi, condamné, est de droite. À lui la fraternité du petit troupeau, à lui les honneurs frugaux de la camaraderie d’estime, à lui la tendresse fragile de la lucidité, à lui l’éternité





