Il fut un temps où le rideau accompagnait notre vie publique et privée. Chaque couronnement nécessitait des draperies, comme chaque victoire, immenses étendues unies ou brodées de chiffres et d’emblèmes, de palmettes et de feuilles, de fleurs et d’abeilles… On habillait les monuments sans les emballer comme Christo ; et les morts bourgeois tendaient les portes de leurs immeubles de tentures noires et argent semées de larmes. Rideau.
J’étais prêt à me lancer dans un éloge énamouré du rideau, des velours cramoisis et dévorés les plus lourds (retenus par les embrasses les plus dorées) jusqu’aux lanières en plastique multicolore qui s’agitaient doucement dans la brise aux portes des demeures plus modestes (nous les tressions pour jouer, la maîtresse de maison les attachait parfois toutes ensemble en un énorme nœud) en passant par les rideaux plus modestes ou plus cossus. Je voulais, avec subtilité, suggérer que notre époque de transparence ressemble à un cauchemar de Zamiatine, avec sa ville de verre sans rideaux, rappeler que les rideaux sont conspués par les hygiénistes, dont le rôle est de nous rendre la vie sans saveur, et fustiger ces « salles » où de bas canapés installés devant de larges écrans sont entourés de murs nus dont les fenêtres ne s’obstruent que par des volets roulants, si possible électriques, degré zéro de la décoration. Gonflez-vous, rideaux désirés ! Peu s’en fallait que chaque rideau m’évoquât une iconostase et donc le Saint des saints.
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Mais voilà qu’un ami me dit : « Et l’isoloir ? »
Le rideau de l’isoloir… Ce tissu à la teinte invariablement pisseuse et à la matière plus ou moins plastifiée qui agace les doigts… Au lieu de décorer somptueusement, comme une tenture – il faudrait imaginer de glorieux isoloirs ouverts où on monterait comme à l’autel pour rendre grâce au dieu Hasard en déposant notre offrande dans une urne gardée par des officiers municipaux chamarrés –, le rideau d’isoloir n’est là que pour cacher, faire écran, à la vue comme à la lumière. Planqués derrière un triste rideau, nous accomplissons nos petites affaires honteuses, avec une poubelle à nos pieds pour y jeter nos velléités avortées.
L’isoloir (terme quasi carcéral) colorait le rideau d’une teinte sinistre, et donc senestre. Le rideau c’est aussi le rideau métallique derrière lequel s’abritent les richesses, le rideau de fumée derrière lequel les troupes s’avancent, le Rideau de fer, enfin. Je ne voulais voir que les plis des draperies, je dus considérer les barbelés entortillés. Mais même en ne gardant que les tissus, l’isoloir m’avait amené aux lits dans les hôpitaux et à ces illusoires cloisons qui empêchent le regard mais laissent passer tout le reste… Nulle vérité certaine dans la tenture, donc ; quand elle célèbre, décore et réchauffe, tendue mais pas totalement fermée, elle agrémente et réjouit, donc est de droite, quelle que soit la matière et sa splendeur ; quand elle isole, force le retrait, réduit l’espace et, surtout, assigne à cet espace une unique et sévère fonction, elle est de gauche.





