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L’hérésie populiste (4/4) : pourquoi une gauche populiste n’est pas viable ?

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Publié le

15 août 2022

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La tentative populiste de Podemos en Espagne fût un échec, et pour cause : en quête d’agents révolutionnaires, la gauche a oublié le peuple traditionnel au profit des minorités. Quatrième article d’une série de quatre, paru sur le site espagnol El Manifiesto et traduit par Patrick de Pontonx.
nuit debout

Plutôt que le prolétariat, le « peuple » : l’analyse de Laclau a été pleinement reprise en Espagne par le groupe d’extrême gauche Podemos, qui a vu dans ce schéma un excellent outil pour reconstituer les rangs ruinés de la vraie gauche. Une opération admirable : des millions de personnes qui votaient autrefois pour la droite, mais qui sont aujourd’hui ruinées par la crise, pouvaient désormais pencher vers un mouvement transversal. Or, il est très significatif que la manœuvre ait fini par dégénérer en ce qu’elle est aujourd’hui : il n’y a aucune transversalité, mais uniquement la récupération intégrale des vieux clichés de la gauche radicale, l’écrasement des traits proprement populistes sous le poids d’une base militante qui veut seulement être « rouge ». L’expérience du gouvernement de Podemos dans les municipalités et les régions donne la mesure de cet échec. Cet échec peut se résumer ainsi : la gauche n’est pas parvenue à cesser d’être la gauche.

Il faut insister sur le processus social et politique qui nous a conduits jusque là. La répétition pourra peut-être servir de point d’orgue à l’analyse. De même que la droite a fini par trahir la nation, c’est-à-dire le peuple historiquement et politiquement constitué, la gauche a complètement oublié qui est vraiment le « peuple », ce qu’est la « classe ouvrière ». Il faut rappeler que ceux qui ont opéré le grand miracle de la transformation socio-économique dans tout l’Occident entre 1950 et 1970 n’étaient pas des activistes LGBT ou des apôtres du métissage, mais des Européens de souche (et fiers de l’être), au visage blanc (normalement noirci par le travail), des hétérosexuels avec des enfants, pour la plupart chrétiens (du moins dans leur référence au bien et au mal) et avec une idée bien matérielle, qui n’avait rien d’idéologique, de la liberté et de la prospérité. Ces générations ont réussi à réduire au minimum l’écart social ; ils furent le matériau avec lequel furent exécutées les grandes politiques de reconstruction, aussi bien dans l’Allemagne sociale-démocrate que dans l’Espagne franquiste ou dans « l’Amérique des opportunités ». D’un certain point de vue, ils ont été les héros de la seconde moitié du XXe siècle. Voilà ce qu’était le peuple. Le seul peuple réellement existant.

Sans se rendre compte que, ce faisant, elle se retrouvait sans sujet politique : la gauche se privait d’un peuple, tout comme la droite se privait d’une nation

Depuis lors, cependant, ces mêmes personnes n’ont pas cessé de recevoir des coups de toutes natures. Les grands processus de mondialisation leur ont fait mordre la poussière. La droite a prêché la suppression de toutes les barrières opposées à l’argent, la gauche a prêché l’élimination de toutes les barrières humaines et, entre elles, est demeuré un peuple ravagé par l’une et l’autre. La gauche sociale-démocrate a joué un rôle décisif dans ce processus. Sans se rendre compte que, ce faisant, elle se retrouvait sans sujet politique : la gauche se privait d’un peuple, tout comme la droite se privait d’une nation.

Plutôt que le peuple, les minorités

Cette métamorphose du sujet politique a été l’un des grands changements de notre époque. La gauche radicale a voulu y parvenir en inventant un nouveau sujet : les jeunes, les femmes, les homosexuels, les immigrés… Mais cette recherche de nouveaux « agents révolutionnaires », c’est-à-dire de nouveaux secteurs sociaux à affranchir, a conduit la gauche à une accumulation brutale de contradictions. Toutes les transformations du discours de l’émancipation ont conduit à de nouvelles formes de désintégration sociale et, donc, de servitude. Un exemple ? Affranchissons les femmes, ont-ils dit. Eh bien, oui, la lutte des sexes a été pleinement consacrée comme un substitut à la lutte des classes : la femme opprimée se rebelle contre l’homme exploiteur. Mais le résultat de l’opération est une décomposition galopante du tissu social (due à la crise de la famille en tant qu’institution) et une atomisation infinie de la communauté, qui laisse les individus à la merci du pouvoir, parce que sans tissu social et sans communauté, il n’y a pas de résistance possible.

En veut-on d’autres exemples ? Affranchissons l’homosexuel, ont-ils dit. Eh bien, oui, des législations pour la protection, la normalisation et même la promotion de l’homosexualité ont été introduites partout. Mais en fin de compte, ces lois ont fini par fonctionner comme un répertoire de privilèges au profit d’individus concrets qui sont littéralement extraits de la société et placés sur un piédestal, au détriment manifeste des autres et, une fois de plus, avec cet effet pernicieux de briser la communauté populaire, qui est désormais divisée selon un nouveau critère.

Est-ce assez ? Non. Le cas de l’immigration doit être mentionné car il est peut-être la manifestation la plus claire de ce que nous disons. Le discours de la gauche sur cette question a été univoque : « des papiers pour tous », « les réfugiés sont les bienvenus », « métissage progressif », « contaminons-nous », etc. C’est comme si la gauche avait enfin trouvé un peuple à affranchir. Or, l’arrivée massive d’une main-d’œuvre peu exigeante implique automatiquement une baisse massive des salaires et une augmentation immédiate du chômage (car les contrats temporaires se multiplient) et du quota de population subventionnée, au détriment de l’ensemble des travailleurs. La main-d’œuvre immigrée a été une bonne affaire pour les entrepreneurs de la mondialisation et les gestionnaires de subventions, mais, objectivement, elle a été une catastrophe pour les travailleurs qui, au cours du demi-siècle précédent, avaient réussi à réduire le fossé social. « Tu es raciste ! », crie l’idéologue de gauche à quiconque s’exprime ainsi, et l’anathème est applaudi avec véhémence par le capitaliste qui bénéficie de l’opération. Le travailleur est laissé dans un coin, maltraité par le système qu’il a lui-même créé, rejeté par la gauche qui devrait le représenter et humilié par la machine économique. Une fois de plus, la communauté est brisée.

les citoyens se tournent vers ceux qui peuvent encore mobiliser une certaine idée de la nation historique

En fin de compte, la gauche, qui a compris le phénomène, n’a pas été capable d’agir politiquement en conséquence. La droite non plus, bien sûr, si les termes « droite » et « gauche » ont encore un sens. Qui plus est : la réalité électorale de ces dernières années montre que, en fin de compte, les citoyens se tournent vers ceux qui peuvent encore mobiliser une certaine idée de la nation historique, de la singularité identitaire, peut-être parce que sous ces bannières, il est encore possible de reconnaître un peuple capable d’agir. Nous l’avons vu en France et aux États-Unis. Nous pouvons penser que nous continuerons de le voir dans les années à venir.

Il est très difficile de savoir ce qui va se passer maintenant. Les voix – encore très minoritaires – de la gauche qui réclament de « récupérer » le peuple se heurtent à cet obstacle, non négligeable, qu’une telle entreprise requiert une remise en cause générale de réalités qui sont pour l’heure des territoires tabous pour les progressistes d’aujourd’hui : les identités nationales, l’irréductible singularité des facteurs ethniques et culturels, la nécessité de maintenir des structures sociales naturelles, etc. La droite, quant à elle, observe ce phénomène avec effroi, comme si elle découvrait soudainement les effets de son ancienne trahison. En tout cas, à partir d’aujourd’hui, le populisme est devenu bien plus qu’un épouvantail : c’est une option réelle et, pour des millions de citoyens en Occident, c’est un espoir. Peut-être à cause, précisément, de son caractère hétérodoxe dans la voie de la modernité politique. Peut-être, précisément, parce que c’est une hérésie.

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