Dans sa pièce Nathan le Sage (1779), Lessing développe une parabole empruntée à Boccace : un riche Oriental avait un anneau d’une valeur inestimable, possédant la vertu de rendre son possesseur agréable à Dieu et aux hommes. Il avait promis de le léguer, avec son héritage, à son fils préféré. Mais ne sachant quel fils choisir, il commanda à un artisan deux copies de la bague absolument identiques à l’originale et en donna une à chacun. À sa mort, tous trois prétendirent posséder l’anneau authentique, mais aucun ne fut capable de le prouver – tout comme les trois religions abrahamiques se disputent l’héritage de la vraie foi. Les frères portèrent alors leur querelle devant un juge, qui trancha le différend : en vertu du pouvoir de la bague, l’homme le plus agréable à Dieu et aux autres serait reconnu comme l’héritier légitime. Et le juge d’ajouter : « La vraie bague s’est sans doute perdue. » En d’autres termes, aucune religion n’est en mesure de prouver son authenticité car son origine s’est perdue. Dès lors, la religion la plus authentique est celle qui apporte à l’humanité les plus grands bienfaits – selon l’adage biblique « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Matthieu, 7, 16). Pour le philosophe des Lumières, aucune religion ne détient la vérité, puisque la vérité n’excède pas le cercle de la rationalité humaine ; mais aucune, pourtant, ne cessera de prétendre à l’hégémonie. Pour mettre un terme aux conflits qui déchirent l’Europe depuis 250 ans, Lessing propose une solution : autoriser chaque religion à se croire héritière de la vérité, tout en mettant chacune au défi de prouver leur supériorité par ses effets sur les hommes et les sociétés. […]
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