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Louis-Ferdinand Céline : polar posthume

La légende sulfureuse de Louis-Ferdinand Céline déborde désormais sur le XXIe siècle avec la réapparition des 6 000 feuillets inédits dont Gallimard a commencé, avec Guerre, la publication. L’évènement littéraire de ce printemps ressemble à un improbable polar où ressurgissent les principaux démons et mythes français. Enquête.

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© Romée de Saint-Céran pour L'Incorrect

Tiré à 80000 exemplaires et en tête des ventes dès sa sortie, Guerre, ce « premier jet » d’un roman inédit de Céline retrouvé il y a deux ans dans des circonstances abracadabrantes avec d’autres textes (des correspondances, Londres, La Volonté du Roi Krogold, une nouvelle version de Casse-Pipe), a produit un événement médiatico-littéraire assez typique de la nation française où le statut d’écrivain jouit toujours d’une aura si puissante. Justement, sur ce point, Céline représente un scandale, un genre d’anomalie mythologique, du moins quand on dispose d’une vision du monde binaire, ce qui est le cas de la plupart des intellectuels de gauche qui régentent, depuis Sartre, les élégances françaises. Niant le péché originel et les conséquences du libre arbitre, l’intellectuel de gauche parvient rarement à comprendre qu’on puisse être à la fois génial et antisémite, doué esthétiquement et vicié moralement, revenant à une conception pré-baudelairienne des choses selon laquelle le Beau et le Bon devraient systématiquement se présenter de concert. Car finalement, le vol des manuscrits de Céline après son départ précipité de Paris à l’époque où l’on avait requalifié les contributeurs de la feuille collaborationniste Je Suis Partout, « Je Suis Parti ! », a fini par ressembler à un nouvel épisode de ce drame du manichéisme.

Il n’en reste pas moins que le pilleur de l’appartement du collabo en fuite a volé son travail à l’écrivain et à ses nombreux lecteurs au prétexte de faire justice lui-même

Un vol a visée morale

L’histoire est maintenant connue, du moins partiellement : transmis au milieu des années 2000 à Jean-Pierre Thibaudat, célèbre journaliste de Libération et fils de résistant, en raison de ces deux qualités, le mètre cube de manuscrits de l’auteur du Voyage ne devait pas être livré au public, selon la demande de son mystérieux possesseur, dont on ne connaît toujours pas l’identité, avant la mort de Lucette Destouches. Ainsi la veuve de l’écrivain ne devait-elle en bénéficier d’aucune façon. Mais Lucette s’éternise ici-bas et ne rejoint son mari qu’en 2019, à l’âge de 107 ans. Raison pour laquelle l’émergence du trésor est si tardive. Dans la revue AOC, l’historienne Odile Roynette est percluse d’admiration devant un tel procédé, déclarant que les manuscrits furent « récupérés, et non volés » et qu’il faut souligner la beauté du geste car « ceux-là mêmes que Céline exécrait furent conduits à protéger ses brouillons de la destruction, parce qu’ils étaient parfaitement conscients de leur valeur patrimoniale et ne pouvaient envisager de commettre un autodafé ». C’est vraiment trop aimable de leur part et on n’en revient pas d’une telle acrobatie intellectuelle pour retourner le vol manifeste en hommage civilisé. Que Jean Pierre Thibaudat ait dû respecter la volonté du donataire, on le comprend aisément, et la plainte pour recel déposée contre lui par les héritiers de Céline n’a pas abouti. Il n’en reste pas moins que le pilleur de l’appartement du collabo en fuite a volé son travail à l’écrivain et à ses nombreux lecteurs au prétexte de faire justice lui-même. [...]

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