Little Zombies est votre premier long-métrage. Le projet fut-il facile à monter étant donné votre ambition parfois démesurée ?
Je ne vous cacherai pas que le tournage fut difficile, mais il fut surtout amusant, excitant, sans que j’aie à faire aucune concession. Je pense que le point crucial a été d’avoir avec moi une équipe dont le regard était dirigé dans la même direction que le mien. Certes, les producteurs avaient des raisons de s’inquiéter, mais j’ai pu mettre à profit mes dix années de travail dans la publicité pour leur présenter des prévisions rassurantes et leur expliquer la valeur intrinsèque d’un film comme celui-ci. Financièrement, nous avons touché le fond en cours de projet, mais j’ai obtenu la permission de mettre le tournage en pause et de partir moi-même à la recherche d’argent.
Quel a été le déclic qui vous a donné l’envie d’écrire ce scénario où sont traités tellement de grands thèmes, de l’enfance aux chansons populaires ?
Je crois que tout a commencé lorsque j’ai appris l’existence du « Blue whale challenge », un « jeu » de défis sur internet qui a poussé plusieurs adolescents russes au suicide. Par le passé, comme mon personnage, j’ai été moi aussi victime de harcèlement scolaire, et j’en ai tiré une méthode pour apprendre à l’affronter. J’ai ensuite conçu ce film dans l’espoir de faire passer un message à ce sujet. On trouve dans le récit de mon film de nombreux éléments venant de ma propre histoire. J’ai aussi tenté d’y montrer la vanité de notre société et de notre modèle économique que j’ai pu observer durant la dizaine d’années au cours desquelles j’ai travaillé dans la publicité.
Le film peut se voir comme une chronique sociale déjantée mais aussi comme une véritable comédie musicale qui marche sur les platebandes de Tommy ou de The Wall…
J’ai sans nul doute été influencé par de nombreux opéras rock. Mon film est aussi un hommage à La Jetée, au Magicien d’Oz et à tout un tas de vieux films japonais. Étant donné qu’il s’agit de mon premier long-métrage, il y a forcément un côté patchwork de réminiscences des œuvres qui m’ont touché. Une imagination qui permet à Hikari de fuir le désespoir.
Lire aussi : Jean-Pierre Montal : Danse autour du feu
Y a-t-il encore une place pour la créativité au sein du cinéma japonais actuel ?
Je pense qu’au cours des vingt dernières années, l’esprit du cinéma indépendant japonais a commencé de s’éteindre. Comme j’ai personnellement été sauvé par ces films durant ma jeunesse, j’avais à cœur de prendre la relève. Mais j’ai aussi l’impression qu’un nouveau souffle parcourt ce cinéma depuis quelques années. Peut-être est-ce le contrecoup de l’arrivée à maturité d’un cinéma plus viable économiquement qui émane de grands studios (je pense aux films basés sur des mangas, par exemple) ? Je trouve que cet équilibre est une bonne chose, mais je n’ai toujours pas d’argent !
Little Zombies alloue une grande place à l’esthétique des années 80 et notamment des jeux vidéo 8 et 16 bits…
Les jeux 8 bits font justement appel à l’imagination du joueur pour contrebalancer le manque de puissance technique. Je pense qu’il y a bien plus à apprendre d’eux que des productions récentes devenues graphiquement trop riches. Puis bon, je trouve tout simplement ça très joli !
On ressent dans votre film un mal-être typiquement japonais : celui d’une jeunesse qui est complètement déconnectée des générations qui la précèdent, et qui semble incapable de trouver sa place dans une société élitiste et carnassière…
J’ai été très influencé par les images de Shuji Terayama, Nagisa Oshima et Toshio Matsumoto. L’histoire du conflit opposant l’imagination et les droits des individus à la structure de la société se retrouve aussi dans leurs films. J’avais envie d’hériter de leur démarche. Malgré les combats qu’ils ont menés, la société n’a cependant presque pas changé ! Je pense qu’il nous faut agir à la fois sur les deux plans : l’action artistique à travers nos films, et l’action réelle contre la structure sociale.
Les jeux 8 bits font justement appel à l’imagination du joueur pour contrebalancer le manque de puissance technique. Je pense qu’il y a bien plus à apprendre d’eux que des productions récentes devenues graphiquement trop riches
Votre cinéma très composite évoque parfois le cut up de la Beat Generation. Comment avez-vous préparé cela en amont ?
J’ai adopté le point de vue de celui qui observe, qui couve du regard les personnages principaux à partir de l’animisme japonais, à partir des choses et de l’espace. Sur le tournage, il n’y a quasiment pas de place pour l’improvisation, tout est calculé à l’avance. Comme dans un film d’animation, je pense que le message et les expressions sont transmis clairement et que le spectateur n’est jamais laissé dans le flou.
Que pensez-vous de ce nouveau puritanisme qui touche le cinéma hollywoodien, avec par exemple l’obligation pour les films concourant aux oscars d’avoir des quotas de minorités ethniques ou sexuelles ? Dans un pays comme le Japon où les minorités ethniques sont quasi-inexistantes, c’est tout simplement inapplicable, non ?
Vue du reste du monde, la culture créée au Japon et ceux qui la font vivre sont une minorité, alors en ce sens, je suis favorable à des quotas si ces derniers permettent aux gens de découvrir la « valeur » de notre travail ! Sinon, je suis aussi favorable au fait de forcer les gens à tourner le regard vers les minorités ethniques et sexuelles, car sinon la majorité ne réfléchit jamais à leurs problèmes. Au Japon, rares sont les gens à se considérer comme appartenant à une minorité. Je pense que cela provient du fait que les Japonais sont très centrés sur eux-mêmes et sur leur propre pays, mais il y a aussi une part de responsabilité des médias.
Quelle a été la réception de Little Zombies au Japon ?
Malheureusement, il semblerait que de nombreux spectateurs se soient arrêtés au côté tapageur et superficiel du film, et aient été étourdis par le grand nombre d’informations. C’est regrettable. En revanche, j’ai bien l’intention de prendre grand soin des spectateurs qui ont su saisir la naïveté et la gentillesse qui sont au cœur de mon film. Afin que mon message touche davantage de personnes, je compte utiliser à l’avenir des techniques plus variées.
Lire aussi : Stéphane Giocanti : « Mishima a voulu rendre sa mort utile à son pays »
Quels sont vos projets futurs ?
Au début de cet automne, j’ai aussi présenté une pièce de théâtre. Concernant mon film, j’espère qu’il aura l’occasion de sortir en Europe. Enfin, je travaille actuellement sur plusieurs projets à Hollywood, ainsi que sur un projet d’animation au Japon. Le message que j’ai voulu faire passer dans mon premier film est le suivant : « Toi, tu es déjà quelqu’un de merveilleux, alors maintenant, vis ! »
Une comédie musicale électifiée
« Little Zombies », c’est un groupe imaginaire de pop/rock fondé par quatre orphelins dont les parents sont morts le même jour et qui se sont rencontrés au crématorium. Ils vont désormais jouer dans des stades. Au premier abord, le film s’apparente un peu trop facilement au cliché du cinéma indépendant japonais »: montage hystérique, plans composites, musique 8-bits, narrations croisées et multiples… On est clairement dans l’esthétique de la saturation qui dominait la péninsule durant les années 2000, celle de Sono Sion ou Sogo Ishii. Pourtant, au-delà de ce coffrage esthétique parfois encombrant, Little Zombies s’impose comme une vraie comédie musicale rock, digne héritière de Tommy, par son outrance visuelle constante et son envie désespérée d’en découdre avec l’existence tout entière. Il n’y a peut-être que des cinéastes japonais pour signer encore des œuvrés aussi terminales, véritables cris de détresse électriques poussés dans un monde confiné et confinant, mais aussi portrait d’une jeunesse noyée d’informations qui doit désormais frayer dans une arène médiatique globale. Marc Obregon
Little Zombies de Makoto Nagahisa avec Keita Ninomiya, Satoshi Mizuno et Mondo Okumura. 2h. En salle le 16 décembre 2020.





