Un ciel lourd se fait sentir sur la capitale. Paris, lustrée et sale comme une vieille noblesse, s’ébroue dans le courant des rues de Seine, de la Madeleine et de la rue Pasquier. Nous marchons vers un homme qui, depuis trente ans, refuse le compromis de la mode et le fatalisme du temps. Derrière une vitrine discrète, une échoppe sans esbroufe, se dresse l’univers de Marc Guyot. Tailleur, bottier, styliste, mais d’abord artisan du style, dans l’acception la plus noble et la plus française du terme.
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Il nous reçoit en costume rayé bleu et blanc. Lunettes sur le nez, chevelure soigneusement peignée, maintien droit. Une élégance sans affectation. On pense à Jean Rochefort, à Marcello Mastroianni ou à un vieil acteur de la Comédie-Française exilé dans l’univers du vêtement. Mais l’homme ne joue pas. Il est dans son élément. Il est ce qu’il porte. Tout en lui parle métier, exigence, et fidélité à un idéal.
« Depuis 35 ans, je m’habille seul »
La phrase fuse très vite, comme une déclaration d’indépendance. Depuis 35 ans, Marc Guyot s’habille seul, dessine ses vêtements, pense ses formes, choisit ses tissus. Pas de formation officielle. Ni Institut français de la mode, ni cours du soir. À 18 ans, il déserte les bancs de l’université pour aller à Belleville, quartier d’ouvriers, de bottiers, de vieux maîtres. Il apprend « sur le tas ». À l’ancienne. « J’apprenais en regardant et en prenant les conseils des anciens. »
Il évoque avec tendresse un vieil artisan de 83 ans, formier à la retraite, qui lui transmet les rudiments du métier. Un savoir devenu rare. « Il me montrait, me corrigeait. Il est mort deux ans plus tard. C’étaient des métiers de chien. » Guyot persévère. Il se fait faire des vêtements chez des tailleurs, puis, déçu du résultat, se met à faire ses propres patronages. Très vite, ses amis veulent s’habiller comme lui. Le bouche à oreille fait le reste. Il finit par lancer sa propre ligne, presque malgré lui.
Le mot « mode » ne trouve pas grâce à ses yeux. Il s’en méfie comme d’un poison. « La mode, c’est fait pour que ça se démode. Le style, lui, ne bouge pas. » Il observe le va-et-vient des tendances avec une ironie lasse.
Avant même d’avoir un nom dans la mode masculine, Guyot hante déjà les entrepôts. Il achète des « deads », des rouleaux de tissus oubliés, trop courts pour l’industrie. Dix mètres, quinze, tout juste de quoi rêver. « Je faisais des razzias chez les fournisseurs. J’ai un stock colossal. Je connais mes tissus par cœur. » Il les choisit anglais, écossais, irlandais. Le Brexit a triplé les prix, mais il persiste. En France ? Il rit. « Tout a été saccagé entre les années 70 et 90. À Roubaix, tout a fermé. Il n’y a plus rien. » Il travaille avec des coopératives, parfois des tisserands à domicile, sur les îles Shetland. « Homeschool », dit-il. Une noblesse de l’ordinaire.
Dans sa boutique, chaque pièce est une micro-œuvre. Vestes à poches plaquées, manteaux inspirés des années trente américaines, boutonnières milanaises faites main, cravates d’exception, gilets quatre poches que l’on porte avec ou sans cravate. Rien n’est là par hasard. Il dessine tout, même ses chaussures. Sur coquille. Il explique le procédé avec minutie. « On fait une coquille en polystyrène, on trace la médiane, puis je dessine dessus. On relève en 2D, on gradue. C’est très précis. »
Le style ne bouge pas
Le mot « mode » ne trouve pas grâce à ses yeux. Il s’en méfie comme d’un poison. « La mode, c’est fait pour que ça se démode. Le style, lui, ne bouge pas. » Il observe le va-et-vient des tendances avec une ironie lasse. « On leur a vendu des costumes trop courts, trop cintrés. Maintenant, c’est l’oversize à mort. Des pantalons larges comme dans les années 90. Tout cela, c’est pour que les gens jettent leurs fringues », analyse notre homme.
Le système est, selon lui, intrinsèquement destructeur. « C’est l’industrie la plus polluante au monde après le pétrole. » Il revendique l’exact contraire : un vêtement conçu pour durer. « Si on ne prend pas de poids, on peut garder une veste 25 ans. » Un de ses clients n’a jamais rien changé à sa commande. Même coupe, mêmes poches, mêmes détails. Trois boutons au lieu de deux, mais c’est tout. « Je ne suis pas là pour suivre la mode. Je suis là pour transmettre une esthétique. »
Une paire de couilles et une quête de vérité
Qui sont ses clients ? Des hommes libres. « Des professions libérales, des patrons, des indépendants. Des mecs qui n’ont plus de comptes à rendre. » Il ajoute en riant : « Il faut un peu de couilles pour s’habiller comme ça. » Beaucoup sont catholiques. « Pas tous, mais j’en ai pas mal qui sont pratiquants. Moi, je suis baptisé, mais pas croyant. Mais je les comprends. Ils sont dans une recherche d’excellence, de tradition. Une forme d’auto-survie. » Il parle d’une jeunesse qui revient vers le style avec des attentes nouvelles. « Ils ne veulent plus du marketing. Ils veulent du vrai. Ils veulent une histoire. »
Il insiste : le style, c’est une discipline. Il faut connaître les règles pour pouvoir s’en libérer. « Les chaussettes blanches avec un costume, c’est non. Les mocassins Weston avec un croisé, non plus. Il faut du bon sens. » Il avait d’ailleurs fait une vidéo sur ses « règles ». « Les gens ont cru que j’imposais quelque chose. Je ne faisais que rappeler l’évidence. »
Le vêtement comme mémoire
Chaque pièce est une mémoire en mouvement. Le manteau qu’il fait essayer à l’un d’entre nous, inspiré d’Elliott Ness, des années trente américaines, est plus qu’un vêtement. C’est un récit. Tout est choisi : le Shetland tweed, la coupe large, les fentes hautes, la doublure orange changeante venue d’Écosse. Il nous montre un gilet quatre poches, le modèle « Mountain ». Il peut se porter cravaté ou non, ouvert ou fermé. Tout est pensé pour durer, pour rester beau même hors des cadres.
Même ses chaussettes sont des pièces d’auteur. Il les dessine sur Photoshop, les fait imprimer en Italie sur laine. « Celui-là, c’est un carreau de Tattersall. Ça vient du comte de Tattersall qui voulait présenter ses chevaux avec élégance. » Le détail devient principe, et le principe devient art.
Le dernier des dandys
Marc Guyot ne cache pas son dégoût du Paris contemporain. Il a vendu sa voiture, rangé son scooter. « Hidalgo a fini de nous traumatiser. » Il prend désormais le métro, observe les passants. « Il suffit de regarder pour comprendre. » Il parle d’un monde qui s’effondre, d’un pays malade. « Le mal français, c’est la gauche. Depuis Mitterrand, ils ont tout phagocyté : la presse, la justice, la culture… »
Il ne s’en réjouit pas. Il constate. « Il y a encore quelques belles choses à Paris, mais c’est une ultra-niche. » Il salue au passage certains élus issus de l’immigration, qui ont gardé le sens du décorum. « Un maire, dans une société traditionnelle, ça s’habille». Karim Bouamrane, le maire de Saint-Ouen-sur-Seine, appréciera. Et il ajoute, avec une grimace : « Les autres sont tous en baskets. »
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Il sait ce qu’il est. Un résistant. Un artisan du vrai. Un survivant d’une époque où l’élégance était un art de vivre. « C’est un art mineur, disait Gainsbourg. Le nôtre aussi est mineur. » Il rit. « Mais il faut que ça reste ludique. On n’est pas là pour se prendre au sérieux. »
Marc Guyot ne s’habille pas pour plaire. Il s’habille pour être fidèle à une vérité intérieure. Il est un contrepoint vivant à la société du jetable. Il parle comme on taille un col : avec précision, patience, et une pointe de sarcasme. Dans son royaume de tweed et de boutonnières cousues main, il continue à dessiner, créer, recevoir. Il est seul, mais il tient bon. Contre le vent de la médiocrité, contre les costumes en lycra et les cravates en polyester. Il tient. Parce que quelqu’un doit tenir. Et ce jour-là, c’était lui.





