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Marie-Estelle Dupont : Aux liens qui libèrent

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Publié le

20 janvier 2025

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© Benjamin de Diesbach

On se souvient du cri désespéré de Gide, sondeur précoce des abîmes du moderne, dans Les Nourritures terrestres : « Familles, je vous hais ! » Un appel à la reconnaissance de soi, de l’étincelle du « je » dans le grand étranglement bourgeois d’alors, où les petites filles se transformaient en marâtres le temps d’un clignement de siècle. Aujourd’hui, la révolte gidienne paraît désuète, tant la famille est devenue la cible des zélotes de la déconstruction. On prie au contraire pour la retrouver, sa famille, pour renouer les liens du sang et de l’esprit à rebours de ces systèmes de pensée cannibales qui l’ont grignotée dans le sillage de mai 68.

« En coupant la médecine de l’humain, on la rend manipulable et manipulatrice à la fois, car psychopathique et non empathique »

Marie-Estelle Dupont

Mais que peut encore la famille dans cette société arasée, pilotée numériquement, ventilée dans les grandes largeurs par les spasmes iniques du capital ? « À peu près tout », c’est la réponse de Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne formée à l’école jungienne et qui voudrait redonner à la famille sa place fondatrice, sa fonction quasi-mystique. À peu près tout, « à condition de lui donner les moyens d’exister à nouveau », précise Marie-Estelle avec un sourire grave. Et elle sait de quoi elle parle : de son enfance compliquée aux prises avec une mère jalouse, elle garde cette combativité et cet aplomb qu’elle affiche souvent sur les plateaux de télévision. Un éclat dans le regard où se lit une farouche indompdabilité, mais aussi la douceur et l’empathie – comme seuls ceux qui ont souffert eux-mêmes peuvent en déployer. Si l’origine du mal moderne est multiple, selon Marie-Estelle, il porte un nom dans notre histoire récente : le covidisme et ce confinement inhumain que les gouvernements nous ont infligé au nom d’une hypothétique salubrité publique. Dans ce désert de compassion qui a accompagné l’hystérie sanitaire, le discours de Marie-Estelle prend des allures de prophétisme, et tant pis pour les pythies de la République qui ont enfermé, paniqué et proscrit : « Ce qui a été organisé, analyse-t-elle, ce sont les conditions d’une dissociation totale chez les enfants et les adolescents, qui ont été les grands oubliés tout au long de la crise sanitaire… Aujourd’hui, tout le monde semble refuser de rendre des comptes, et on voudrait nous faire oublier les énormités qu’on a laissé faire… Vous imaginez qu’on a obligé les femmes à porter leur masque pendant qu’elles accouchaient… Alors qu’on sait depuis toujours l’importance du visage pendant le premier contact avec l’enfant ? »

Selon elle, tout est à l’avenant dans cette civilisation augmentée, qui se targue de rapprocher les gens, de les connecter ensemble, mais élimine au passage tout ce qui fait lien, comme le simple rapport d’une peau à une autre : « Aujourd’hui, on demande aux médecins d’être bons en maths, alors que le corps est d’abord un langage. En coupant la médecine de l’humain, on la rend manipulable et manipulatrice à la fois, car psychopathique et non empathique. » C’est pourquoi, tout en sortant la psychiatrie de son scientisme pesant, il faudrait également faire sortir la psychologie de ses ornières, de sa réputation de pseudoscience bonne à distraire les ménagères inquiètes. À ce titre, le dernier livre de Marie-Estelle, Être parent en temps de crise (Guy Trédaniel), se permet de salutaires incursions dans la sociologie profonde et la philosophie afin de réarmer spirituellement les familles, de les aider à penser leur rôle dans le monde actuel.

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Réduire cette mère de trois enfants à son « simple » rôle de thérapeute serait réducteur. Elle n’hésite pas à citer Husserl, Bernanos, Orwell, et à dépeindre par le menu la dystopie terrifiante dans laquelle nous a plongés l’épisode covidiste : « La psychologie est une pratique qui refuse la segmentation, affirme-t-elle. Or la segmentation des savoirs, c’est justement un des grands maux modernes, ce refus de voir les liens qui unissent les sciences entre elles, d’embrasser un point de vue holistique… au profit d’une véritable pathologisation de l’être humain, ce qui arrange bien les lobbies de toute sorte, puisque les cas particuliers sont résumés à des pathologies collectives qu’on peut donc traiter à l’aide de molécules dédiées. » La première victime, évidemment, de cette crispation scientiste, c’est l’enfant, toujours aux premières lignes lorsqu’il s’agit de prendre les coups distribués par ces nouveaux paradigmes sociétaux, de véritables armes de destruction massive destinées à mettre en pièces ce qui pouvait demeurer d’irréductible dans la famille atomique. Après que les trente glorieuses aient mis en place l’Enfant-Roi, remarque-t-elle à ce titre, la période suivante invente l’Enfant-Martyr : toujours sacralisé, toujours en dehors de la famille, mais désormais sacrifié sur l’autel d’un matérialisme gomorrhéen. Le règne de la quantité pourrait-il venir à bout de l’innocence ? Marie-Estelle n’est pas aussi pessimiste. L’humanité n’a pas dit son dernier mot : « Comme disait Kundera, “L’amour est au travail, et il est infatigable.” Alors, lorsque vous ne savez pas comment réagir face à vos enfants, il suffit de s’y reconnecter, à cette voix de l’amour, qui était là avant toute chose. »

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