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Robin Nitot : Petits arrangements avec les morts

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Publié le

14 janvier 2025

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© Benjamin de Diesbach

« Chercher l’infini dans le terrestre » : voilà comment Robin Nitot décrit l’ultime parcours d’Arthur Rimbaud dans le bel ouvrage qu’il consacre aux morts illustres d’écrivains, La Plume et le tombeau (Salvator). Pour un premier livre et pour un jeune homme d’à peine trois décennies, empoigner la littérature par la fin, s’en prendre aux légendes et aux mystères qui entourent les derniers jours de nos grands plumitifs, pourrait surprendre.

« Nous sommes rentrés pleinement dans la société du spectacle où les écrivains sont des fournisseurs de divertissement comme les autres, je devrais même dire d’entertainment, parce que c’est vraiment ça »

Robin Nitot

Il faut dire que Nitot n’est pas si loin de ses années de formation, de cette époque où le sang bout encore et où la mort paraît séduisante, tant elle est cantonnée dans les nasses du fantasme, dans les idéaux romantiques d’une existence impossible à connaître sans son contrepoint fatal. Il y a dans cet étrange catalogue d’agonies une croyance viscérale, peut-être plus qu’en la vie, en la force itérative du destin, une foi profonde qui guide les âmes et les plumes, conduisant les unes et les autres à délier le Verbe et à noircir les marges. D’ailleurs, ce qui semble unir ces destins d’écrivains tout au long de l’ouvrage, c’est bien leur rapport à la foi : un rapport compliqué, un vacillement constant entre le doute et l’engouement, une fragilité proche d’une certaine sprezzatura qui est sans doute à la base de l’intuition romanesque : « Ils sont toujours en train de chercher un truc et ils ne s’arrêtent jamais en disant : ça y est, j’ai trouvé. Ça y est, j’ai écrit mon chef-d’œuvre, je vais pouvoir arrêter la plume. Ça y est, j’ai trouvé Dieu, je vais pouvoir arrêter la messe ou de prier ou de méditer… Il y a une sorte de fragilité inhérente à leur rôle, le chrétien et l’écrivain, qui se regroupent intrinsèquement. Je trouve ça fascinant à observer. Il y a autre chose, aussi, et c’est fondamental : les écrivains ne sont pas des doctrinaires. »

D’ailleurs, comme il le rappelle lui-même avec malice, Nitot s’est aussi lancé dans cet exercice un peu par hasard. L’argument lui est tombé comme une évidence, alors qu’une éditrice lui suggérait de trouver un sujet vendeur. « J’avais bien quelques idées mais ça ne sonnait pas assez universel à ses yeux… En effet, une somme biographique sur Gustave Thibon, c’est tout de suite un peu moins sexy », glisse-t-il, matois – mais on sent une ombre passagère sur son visage, regret probable de n’avoir pu encore assouvir son envie de rendre un hommage définitif au philosophe ardéchois. Mais allons : ce qu’on lit en filigrane chez Nitot, c’est bien l’évidence d’un autre roman chrétien, d’une pensée de l’affect qui s’est construite en parallèle de la foi, et dont la forme romanesque serait en quelque sorte la forme la plus pure – et la plus universelle. Preuve en est l’ahurissante dépiction des derniers jours de Max Jacob, juif converti aux mystères du catholicisme, et qui emportera ses visions dans l’usine à mort nazie de Drancy. Ce qui joue ainsi, à la fois dans l’œuvre et dans la vie, c’est la naissance d’un destin : « En fait, c’est l’élaboration d’un certain “je” chrétien, qui est ce qu’on appelle vulgairement l’individu, médite Nitot. C’est le moment où le Christ devient le personnage principal et où on doit tous individuellement s’identifier à lui. »

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En filigrane, Nitot pose une autre question, qui le touche personnellement et professionnellement : celle du statut du journaliste. Car, peu ou prou, tous ces écrivains ont été journalistes, à une époque où les deux métiers étaient poreux l’un à l’autre, où ils se nourrissaient. La question du journalisme, chez l’écrivain, c’est la question de son rapport au temps, de son implication ou non dans l’Histoire. « Hier, l’écrivain était partie prenante de l’Histoire, jusque dans sa mort, remarque Nitot. Regardez Saint Ex, Péguy, mort sur le front, ou encore la fin rocambolesque de Drieu qui est presque une métaphore de la France d’alors, de ses deux fronts qui s’opposent et se vampirisent… Aujourd’hui, quel écrivain peut se targuer d’être encore de son temps, pleinement, activement, consciemment ? Aujourd’hui, un journaliste, c’est simplement la courroie de transmission d’un système qui l’ignore globalement… Quant à l’écrivain, il est populaire uniquement lorsqu’il se confesse lui-même sorti de l’Histoire, prenez Houellebecq, ce n’est pas ce qu’on appelle exactement un militant… Nous sommes rentrés pleinement dans la société du spectacle où les écrivains sont des fournisseurs de divertissement comme les autres, je devrais même dire d’entertainment, parce que c’est vraiment ça. Ils sont mis à égalité avec le fait de scroller sur Insta, avec des combats de MMA. » Une élégante manière de congédier le moderne : rien à redire, sauf qu’on a hâte de voir Houellebecq dans un combat de MMA.

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