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« Mektoub, My Love : Canto due » : que reste-t-il d’Abdellatif Kechiche ?

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Publié le

3 décembre 2025

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Attendu comme le Messie, le « Canto due » de « Mektoub my love » dévoile un cinéaste en cale sèche. Autopsie d’un naufrage.
© Mektoub, My Love : Canto due

On ne l’aurait pas cru au départ, mais un roman de François Bégaudeau, La Blessure, la vraie, a occupé dix années de la vie créative d’un des cinéastes les plus reconnus en France, Abdellatif Kechiche. Avec un résultat plus que mitigé, bien que l’adaptation soit libre comme l’oiseau et étirée à n’en plus finir. Si le premier volet : Mektoub my love : canto uno (2018) redressait un peu la barre après deux très mauvais films volontaristes et épuisants, Venus noire (2010) et La Vie d’Adèle : chapitres 1 et 2 (2013), cette seconde partie, Canto due, s’avère le nadir absolu de sa carrière.

Sexe : la jurisprudence Kechiche

Il y a comme une jurisprudence Kechiche ; les écarts dans sa représentation du sexe passent comme une lettre à la poste, là où d’autres réalisateurs contrevenants sont honnis et cloués au pilori. Il est vrai que l’auteur de La Faute à Voltaire ne « consomme » pas et que son male gaze est tellement naïf et décomplexé qu’il s’annule de lui-même. Au moins, les actrices ne se fatiguent pas pour rien, même si mimer le Kama sutra lesbien toute une semaine de tournage avec un vagin en latex collé au sien peut paraître hors de proportion. Surtout quand on voit le résultat, la fameuse scène sexuelle de La Vie d’Adèle qui ressemble plus à l’enduro du Touquet qu’à autre chose. Les comédiennes éprouvées ont beau donner de la voix, la caravane Kechiche passe et chaque film est un évènement, malgré sa polémique. Ceci dit, Mektoub my love : intermezzo – présenté à Cannes en 2019 – ne trouvera jamais le chemin des salles, grevé financièrement par les droits à acquitter sur 2h30 de tubes dance (le film est une unique soirée en boîte) et symboliquement par une scène de cunnilingus non simulé. Ophélie Bau (formidable révélation dès Canto uno) la désavouera finalement, même si l’objet du scandale fut pratiqué par son compagnon à la ville.

Hantise de l’impuissance

L’insistance sur le touche-pipi révèle le motif aveuglant du cinéma de Kechiche : l’impuissance. À sortir de sa classe, de son être (comme dans L’Esquive, cette réplique hurlée par la professeure à son élève « racisé » incapable d’interpréter le texte de Marivaux : « Sors de toi ! »). Ou, plus prosaïquement, à la maintenir raide. Le héros de Mektoub my love, Amin, scénariste-réalisateur en devenir et double évident de Kechiche, n’arrive à rien avec les filles, contrairement à Tony, son cousin, qui besogne sauvagement son amour secret et d’enfance dans la première scène de Canto uno. Entre les deux volets, Amin parvient à conclure avec un pis-aller, mais au cours de Canto due, sa dulcinée le quitte sans un mot alors qu’il dort. Et quelques beaux plans redondants le montrent à vélo sur fond de crépuscule, peinant comme s’il n’avançait jamais. Plus tard, sa voiture tombe en panne. Au cas où l’on n’aurait toujours pas compris, la caméra le fixe dans le cadre à la toute fin, alors qu’il court dans la nuit, citation du bien plus explicite L’Inconnu du lac (Alain Guiraudie, 2013).

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De la chair à la peau

Avec Canto due, Kechiche met en scène son propre surplace, puisque son montage a duré près de neuf ans, et qu’il est totalement insatisfaisant. La faute probable au matériau de départ et à un casting raté : Jessica Pennington, qui interprète une actrice de soap hollywoodienne, n’a absolument pas le type, elle ressemble à une Anglaise sans option, mais on voit ce qui a séduit le réalisateur : sa peau de rousse opalescente. Le reflux par rapport à Canto uno est flagrant : dans le premier, Kechiche filmait la chair, dans le second, il ne filme plus que la peau. La longue scène de plage inerte est une comparaison d’épidermes, les personnages sont transparents. Seule Ophélie Bau – que le script grève d’une grossesse non désirée – offre une profondeur. Le naturalisme kechichien tout en effets de loupe s’est vidé de l’intérieur. Il a beau filmer Jessica se gavant de spaghettis avec la sauce qui dégouline sur sa bouche, la jeune femme reste une surface plane. La lumière franche et vive semble ne faire ressortir que deux dimensions. Le surgissement de la jalousie dans la dernière partie opère un virage à 90° tout sauf convaincant. On se croyait devant une série AB version arty, nous voilà transportés dans La Chienne de Renoir revue par Cassavettes avec plein de faux raccords et un codicille sur les violences policières. C’est la débandade au sens propre, comme on le constate par plusieurs plans sur la verge ratatinée de Samir Kechiouche. Le beau maghrébin qui bandait dur est déclassé en gamin à deux doigts des larmes face aux inspecteurs. Pennington n’est pas en reste ; entre deux sanglots avinés, assise aux toilettes, elle s’essuie le sexe face caméra.

La gloire et le vide

Aussi palmé et plus césarisé encore, Kechiche a beaucoup à voir avec Pialat, son perfectionnisme cruel, et ce goût pour un réel bredouillant censé fasciner le spectateur. Son sadisme sur des figures minoritaires rappelle aussi Fassbinder, mais l’Allemand s’en servait au moins pour interroger les impensés de son époque. Adulé et parvenu à tout, Kechiche ressasse les scies sociologiques du XXIe siècle sur la difficulté d’être un transfuge de classe. L’échec de Canto due est sans appel. Un extrait de vieux film français des années 30 visionné par Amin oppose une jeune vierge qui croit en l’amour et une femme plus madrée fixant longuement un miroir avant de déclarer autant pour elle que pour sa cadette : « Il n’y a que le désir. Et puis la satiété ». La gourmandise amère et hébétée avec laquelle ces quelques mots sont prononcés renvoie tout le reste de Mektoub my love à l’insignifiance la plus honteuse. Le cinéma de Kechiche est devenu tragique car il n’atteindra plus jamais le désir douloureux de L’Esquive ni la satiété mortifère de La Graine et le mulet. Le délire obsessionnel du voyeur n’aura mené en définitive à rien.


MEKTOUB MY LOVE : CANTO DUE (2H14), D’ABDELLATIF KECHICHE, Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Jessica Pennington. En salles le 3 décembre.

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