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Michel Houellebecq réplique : le grand entretien (4/4)

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Publié le

19 juin 2023

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Après une année de scandales et de controverses, Houellebecq réplique et se défend par l’attaque, pour notre plus grande joie. Il en a profité aussi pour se livrer à L’Incorrect au sein d’un entretien à la fois panoramique et XXL, prouvant encore que si le plus célèbre des écrivains français a raté le Nobel, c’est pourtant lui qui a, davantage que ses collègues, le sens de la dynamite. Partie 4 sur 4.
© François Berthier
Houellebecq

Comme vous êtes dun côté favorable à la démocratie directe et à un certain populisme, et que, dun autre, vous trouveriez nécessaire le surplomb dune instance spirituelle, ne défendez-vous pas une formule monarchique, finalement ?

C’est ce que l’Action française a tenté de me faire dire.

Cela semble évident.

Pas vraiment, parce que le principe du pouvoir spirituel, ce n’est pas le roi. Ça ressemblerait plutôt au pape.

En parlant de pape, vous aimiez beaucoup Benoit XVI.

Oui, c’était quelqu’un de très intelligent, et je pense également un homme compatissant et bon, d’une bonté discrète.

Vous évoquez aussi vos souvenirs de Jean-Paul II durant les JMJ à Paris, qui vous a semblé plus célèbre que les plus grandes rock stars…

Deux millions de personnes… Le maximum que j’ai vu, c’était un concert d’AC/DC, il y avait déjà beaucoup de monde, mais quand même beaucoup moins. Jean-Paul II, avec sa notion de « culture de mort », a eu une vraie fulgurance. Benoît XVI était constamment exceptionnel.


« Les évêques sont un peu inertes »


Michel Houellebecq

Vous lui en voulez davoir abandonné sa charge ?

Je n’étais pas dans son corps, il était sans doute vraiment fatigué. Je le regrette. Le nouveau est moins bien, oui. Mais l’Église catholique plus généralement est à la ramasse.

Sur quel plan, alors ?

Sur l’euthanasie, par exemple, quand on en a parlé avec le rabbin et le recteur, eh bien, ils ne sont pas en contact permanent avec des évêques. Les évêques sont un peu inertes.

Vous trouvez les imams et les rabbins plus engagés sur ce sujet…

Plus dynamiques. Le recteur, en un rien de temps, je suis sûr qu’il trouverait plein d’imams pour signer sur le sujet.

L’Église catholique devrait sengager franchement dans ce combat-là ?

Oui, d’autant qu’ils sont tous d’accord. Ils devaient être plus actifs.

Pourquoi ne le sont-ils pas, à votre avis ?

Un manque d’énergie, je ne sais pas.

Vous pensez que l’Église française est molle ?

Oui. Peut-être pas seulement française. En tout cas, il y a quelque chose qui ne va pas.

Lire aussi : Michel Houellebecq réplique : le grand entretien (1/4)

Vous en voulez beaucoup aux cathos de droite dans votre livre.

Je ne cite aucun journaliste, parce que je ne veux faire de peine à personne. Mais j’ai de vraies divergences. La pornographie, j’en ai déjà parlé. Et je n’ai pas du tout les mêmes héros qu’Éric Zemmour. Je pense que Napoléon a été une catastrophe dans l’histoire de France, j’ai de vives réserves à l’égard du général de Gaulle.

Pourquoi des réserves à propos de de Gaulle ?

Le mensonge aux pieds noirs (une partie de ma famille). Et surtout les harkis, ce n’est pas pardonnable. Par ailleurs, il s’est nettement survendu sur le thème de l’indépendance nationale : au moment de la crise des missiles, enfin au moment où ça devient grave, il se range bien gentiment derrière Kennedy. Dans le conflit Amérique-Russie, nous étions et devions rester neutres. Enfin, il faut ajouter que toute sa carrière présidentielle a été faite au meilleur moment des Trente Glorieuses, ce qui facilite quand même les choses.

Et quels sont vos héros à vous alors ? Vous aimez bien Louis XIV, me semble-t-il.

Le couple Louis XIII et Richelieu, surtout. Louis XIV a un peu trop guerroyé, comme il se le reprochait d’ailleurs lui-même sur son lit de mort. Mais Louis XIII et Richelieu ont été parfaits, un sans-faute. Et Napoléon III, pas mal. Très supérieur à son oncle.

Cela fait dix ans que Napoléon III bénéficie dun regain de popularité, non ?

Oui, on l’avait un peu oublié. Et plus récemment : Pompidou. Sarkozy m’a un peu déçu. Trop de concessions à la gauche. La promesse du karcher n’a pas été tenue. C’est quand même pour ça qu’on l’a élu ! Elle était sans doute difficile à tenir, je n’en sais rien.

Pour revenir sur les cathos, vous considérez que Zemmour était leur candidat ?

Je ne comprends pas bien le soutien des cathos de droite à Eric Zemmour. Le concept de « bourgeoisie patriote » me semble une espèce d’oxymore, et sur le plan économique je le trouve trop libéral. Je trouve par ailleurs malsaine son insistance sur le voile, les prénoms. Et, sur le plan pénal, je ne suis pas sûr de partager ses positions. Je souhaite que la justice soit beaucoup plus féroce avec les délinquants, il faut construire beaucoup de prisons et les remplir, mais j’ai de vives réserves lorsqu’on interdit ce qui ne nuit pas à autrui.

« Muray n’est pas remplaçable, à ce niveau de talent on ne l’est pas  »


Michel Houellebecq

Cest le côté identitaire qui vous dérange.

Ça me dérange que la loi intervienne dans des domaines qui ne la regardent pas.

Tout ne peut pas être régi par la loi, et heureusement, mais la civilisation nest pas uniquement juridique.

C’est vrai, mais Zemmour a tendance à vouloir interdire des choses. Non, la civilisation n’est pas entièrement juridique. Mais hormis par le moyen de la loi, que peut-on faire ? Je ne vais pas demander à une femme d’enlever son voile dans la rue… D’autant moins que ça ne me dérange pas. Il n’y a que les minarets qui me dérangent parce que comme je disais, à part dans le cas de Vienne, ça s’intègre mal dans le paysage.

Les pauvres Viennois qui se sont pourtant battus comme des lions pour résister aux Ottomans, vous leur mettriez des minarets !

Ils y sont déjà, et ça fait de beaux paysages urbains. Alors que les minarets n’iraient pas du tout dans un village français. Et le bâtiment ça dure, contrairement au voile. Ce sont des décisions lourdes.

Vous reprochez à ceux qui luttent contre le voile de se tromper de combat.

Il y a des combats justes. Une restriction très importante de l’immigration est nécessaire, ce n’est pas un faux combat. D’autres choses me séparent de mes camarades réactionnaires. Les vertus militaires, j’ai un certain doute. Les internats d’excellence, je n’en suis pas partisan, je n’ai pas moi-même un bon souvenir de l’internat. Quand j’y repense, c’était remarquablement proche des descriptions classiques de ce qui se passe en taule : à certaines heures on a le droit de faire une promenade dans la cour, la cour est une zone occupée par plusieurs groupes plus ou moins ennemis, il faut faire attention où l’on va… J’ai vécu dans la peur pendant des années. À un moment donné, dans ce dernier livre, j’écris que je n’ai pas oublié le nom des violeurs qui ont sévi dans cet internat. Ensuite je me suis souvenu que non seulement je n’ai pas oublié leurs noms, mais qu’en plus, il y a un chapitre, dans Les Particules élémentaires, où j’ai mis les vrais noms. Ça s’appelle « L’animal oméga », c’est le chapitre 8 de la première partie, et ça raconte les malheurs de Bruno. Ce chapitre est d’une lecture pénible.

Il y a un combat commun, cela dit, cest leuthanasie, qui vous tient à cœur et vous pousse à vous engager complètement. Pourquoi ?

Pourquoi est-ce plus important pour moi que d’autres sujets comme la GPA, que je condamne également sur le plan moral ? C’est sans doute dû à l’agonie de mon père. Ça a été assez long, pas douloureux grâce je pense aux soins palliatifs, mais surtout il avait connu beaucoup de gens dans sa vie, il voulait vraiment les revoir, et ils habitaient parfois loin. C’était un moment important, il ne fallait pas raccourcir la chose. Ce qu’on n’ose pas dire aussi, qui est pressenti dans le roman de Harrison Soleil vert, mais décrit de manière plus émouvante à mon avis dans la nouvelle de Matheson Le Test, c’est que ça va finir par être un enjeu économique, donc ça va mal finir. Et puis le mot de « dignité » m’est insupportable. Si Untel meurt dans la dignité, les autres qui ne se font pas euthanasier manquent-ils de dignité ? Il y a quelque chose qui me déplaît et me fait peur dans les arguments des partisans de l’euthanasie. Je sens quelque chose de mauvais à l’œuvre. La tribune signée par beaucoup de médecins et de soignants me semble, jusqu’à présent, le témoignage le plus fort. Ça va nuire à la relation de soin, disent-ils. C’est une manière très polie de dire les choses.

Lire aussi : Michel Houellebecq réplique : le grand entretien (2/4)

Vous avez une vraie conscience du démoniaque

Oui. J’ai une forte conscience du mal en tant que principe actif. Avant mes années à l’internat il y a une expérience précédente, celle de la cruauté des enfants envers les animaux, à la campagne.

Sil y a un principe de mal actif, il y a aussi un principe de bien actif, non ?

Oui, il y a un principe de bien actif.

Pourquoi êtes-vous si pessimiste alors sur leuthanasie ?

Pour une raison unique : on n’arrive pas à faire passer le message comme quoi la lutte contre la douleur est gagnée. C’est trop technique, je ne sais pas. J’ai étudié la question pour Anéantir, il y a effectivement des dérivés de la morphine beaucoup plus puissants. Les gens ont peur d’avoir mal, c’est tout, c’est aussi con que ça à mon avis.

Vous pensez quil y a une « culture de mort », comme le dénonçait Jean-Paul II ?

Oui, il y a une culture de mort.

« Les jeunes réactionnaires ne sont pas à la hauteur, pour le dire un peu brutalement  »

Michel Houellebecq

Elle aurait une origine précise ?

Je ne sais pas. Je ne pense pas que Jean-Paul II pouvait l’expliciter non plus d’ailleurs : il sent un principe à l’œuvre, quelque chose qui le met mal à l’aise, il trouve les mots sans pouvoir expliquer davantage.

Et pourtant, vous êtes pour la démocratie directe, alors que vous savez bien que par référendum, on n’échapperait pas à leuthanasie…

Je sais bien. C’est pour ça que j’essaie de trouver un pouvoir spirituel, mais ça ne marche pas à l’heure actuelle, on sait bien que ce n’est pas possible.

Vous dites bien, dans votre livre, quune société sans religion na pas davenir…

Elle n’a aucune chance, non. La question de savoir si le catholicisme peut remonter la pente…

Mais sil ny parvient pas, par quoi sera-t-il remplacé ?

Peut-être par l’islam, au fond. Je suis désolé, mais avant de survivre culturellement il faut survivre tout court, et sans une démographie suffisante ça ne peut pas être le cas.

Vous dites que vous n’êtes pas contre la déconstruction du monde que propose Sade, mais que vous n’êtes pas daccord avec les moyens, vous préférez ceux de Tolstoï. Cest-à-dire ?

Cela veut dire que je n’ai aucune objection morale sérieuse sur ce que proposait Tolstoï : chasteté générale, comme ça l’humanité se terminera plus vite. Je trouve ça regrettable, je suis en désaccord avec lui sur ce point, mais ce n’est pas la même chose que Sade. J’ai une espèce de compassion pour les gens qui n’arrivent pas à vaincre des appétits sexuels trop forts, ce qui est typiquement le cas de Tolstoï. Il est impitoyable avec la sexualité, il connaît trop bien le désir. Mais je ne peux pas m’empêcher de le trouver sympathique. Il avait une aura.

Lire aussi : Michel Houellebecq réplique : le grand entretien (3/4)

C’était un gourou au début du XXe siècle…

Oui, Résurrection, c’est le livre d’un gourou. Mais, pour en revenir à notre sujet, les chances de retour du catholicisme me semblent assez minces.

Au contraire de ce quaffirment les faiseurs de liste professionnels, vous considérez, vous, que le courant réactionnaire aurait plutôt tendance à se déliter. Il aurait perdu en qualité ?

À l’époque, le fait est qu’on en avait marre de la gauche. Les réunions de L’atelier du roman étaient très gaies. On découvrait les articles de Muray au fur et à mesure qu’il les écrivait, c’était un bonheur à chaque fois. Muray n’est pas remplaçable, à ce niveau de talent on ne l’est pas. J’ai l’impression que le courant réactionnaire n’est pas si fort que ça, intellectuellement, à l’heure actuelle, alors qu’il n’a jamais été aussi fort dans le public. Les jeunes réactionnaires ne sont pas à la hauteur, pour le dire un peu brutalement.

On a limpression que depuis vingt ans quon lutte contre le politiquement correct, on a toujours imaginé que la chape de plomb n’était jamais loin de céder, et pourtant, on a limpression que la gauche na jamais été aussi forte quaujourdhui

Oui, et pourtant elle est toujours aussi con. Non, la droite manque de jeunes talents. Moi je suis vieux, déjà. Quoique j’ai écrit ce livre en quinze jours, j’ai encore un peu de jus.

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