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Kentaro Miura, mort d’un Titan

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Publié le

20 mai 2021

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Depuis 30 ans, Miura dessinait et scénarisait le manga culte Berserk. Avec sa mort, c’est un monde à l’ambiance sombre et apocalyptique qui disparaît.
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Comme beaucoup de mangakas célèbres qui se cachent derrière leur œuvre, on le disait bourreau de travail, d’une humilité déconcertante, à la limite de l’autisme. Kentaro Miura, mort le 6 mai à l’âge peu vénérable de 54 ans, des suites d’une dissection aortique, était un indécrottable taiseux qui n’aura livré qu’une poignée d’interviews et quelques rares apparitions publiques malgré un succès phénoménal. Un véritable forçat du dessin qui travaillait parfois plusieurs jours sans dormir et qui aura fini par être consumé par son œuvre.

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Depuis 30 ans Miura dessinait et scénarisait le manga culte Berserk, véritable phénomène de société, best-seller dans des dizaines de pays. Une saga fleuve d’heroic fantasy ultra violente et hallucinée dans laquelle son dessin minutieux, bourré de détails, tutoyait parfois les sommets. Car le japonais s’était spécialisé dans les pleines pages épiques, inspirées autant par Hans Rudi Giger que par les maîtres de la Renaissance. On peut sans problème passer des heures sur ses planches tant elles fourmillent de détails, tant elles affament le regard, entre virtuosité et précision maniaque. Dans ses fameuses scènes de combat de masse, pas un soldat qui n’ait sa propre expression, sa propre personnalité. Pas un monstre ou un démon qui ne porte en lui un héritage graphique composite et démentiel, celui d’un véritable passionné de l’imaginaire, baigné dans la SF et le fantastique depuis toujours.

Noire fantaisie

En 30 ans et en 40 volumes, Miura a développé à travers Berserk un univers personnel et douloureux, une sorte de fantaisie médiévale syncrétique dans lesquelles se lisent en filigrane toutes les obsessions d’un Japon mortifié, amputé, plongé dans les ténèbres. Si l’histoire de Berserk commence simplement, comme beaucoup de seinen manga, avec un mercenaire ombrageux doté d’une épée démesurée, bien vite l’auteur s’amuse à faire ployer les clichés de la fantasy sous les ténèbres de son imagination débordante. Car s’il et bien peuplé de l’habituel bestiaire médiéval-fantastique, le monde de Berserk est surtout menacé par une sorte de panthéon cosmique qui ferait passer les Grands Anciens de Lovecraft pour des mascottes rigolotes : divinités cauchemardesque repliées dans les fronces et les interstices entre les plans astraux, elles interviennent parfois dans des pages quasi muettes, où les valeurs d’échelles sont hystérisées, dévorant littéralement le monde et piétinant les armées comme des insectes. Les planches les plus inoubliables de Miura sont là, dans cette débauche de gigantomachie, dans ces démonstrations de puissance divine ou s’exprime le « numineux », c’est-à-dire la terreur du divin, un sentiment tout à fait inédit en bande dessinée…

Les planches les plus inoubliables de Miura sont là, dans cette débauche de gigantomachie, dans ces démonstrations de puissance divine ou s’exprime le « numineux », c’est-à-dire la terreur du divin, un sentiment tout à fait inédit en bande dessinée…

Un monument de la dark fantasy, donc, un genre que Miura a presque inventé – dans le sillage tout de même des romans de David Gemmell et de Glenn Cook dont il se réclame nettement. Car Miura, non content d’être un illustrateur de la démesure, est aussi un fabuleux conteur d’histoire : la saga de Berserk se décline ainsi sur plusieurs arcs narratifs ambitieux, se paie le luxe d’un flashback qui dure près de 10 tomes (!), et n’oublie jamais de caractériser le moindre personnage secondaire, donnant à son œuvre une profondeur humaine rarement égalée en bande-dessinée.

Monomythe

La grande force évocatrice de Berserk, c’est aussi son côté « agrégateur de mythes ». Passionné de théologie, Miura puise aussi bien dans la fantasy traditionnelle que dans les mythologies du monde entiers : gaéliques, hindous, germaniques, grecques et bien sûr japonaises…il n’y a pas une créature qui ne soit pas présente dans Berserk, qui peut se voir comme un épitomé de l’imaginaire mondial. En compilant tous les bestiaires et tous les panthéons possibles, en les articulant de manière à ce qu’ils restent cohérents les uns par rapport aux autres, Miura compose une sorte de « mono-mythe », où se déverse l’inconscient mythologique de toute l’humanité, avec faste, grandiloquence et dans un cortège de visions cauchemardesques, s’appliquant toujours, de manière très japonaise, à relater graphiquement les impérities de la chair corrompue.

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C’est un véritable souffle à la fois romanesque et mythologique qui flotte sur toute la série, et malgré ses outrances parfois effarantes, sa violence grotesque, son érotisme très « fan service » comme on dit au Japon, l’univers de Berserk reste diablement cohérent. Sans doute grâce à l’intransigeance de l’auteur qui refusa longtemps de se faire assister, assurant lui-même l’intégralité des encrages, des trames et des décors alors que la plupart sont généralement faits par des armées d’assistants – les mangaka stars se réservant souvent le seul labeur du crayonné. Epuisé, Kentaro Mirua finira tout de même par accepter l’aide de plusieurs assistants au bout d’une quinzaine de volumes, cédant à la pression de ses éditeurs et de ses fans qui lui reprochaient souvent de mettre trop de temps à venir à bout d’un opus…dans une interview à Glénat réalisée en 2019, il avouera que sa plus grande peur était de ne pas finir son œuvre avant de mourir, et de décevoir ainsi des milliers de lecteurs. Le destin lui a donné cruellement raison.

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