L’ÈRE DE QANON
RedPill, Hari Kunzru, Christian Bourgois, 368 p., 23 €
Devenue depuis quelques années la marotte des médias dominants, l’alt-right n’avait jusqu’alors jamais inspiré la littérature. C’est désormais chose faite avec le dernier opus de l’Anglo-indien Hari Kunzru, vivant à New York et auteur de plusieurs romans salués par la critique comme L’Illusionniste ou Larmes blanches. Dans ce livre dont l’action se déroule en 2016, un écrivain américain d’âge mûr en panne d’inspiration se rend en résidence d’écrivains à Wannsee dans la banlieue de Berlin, tout près de l’hôtel particulier où a été décidée la solution finale. Le roman d’Hari Kunzru, dont le titre fait référence à la fameuse pilule rouge du film Matrix, nous entraîne dans un univers paranoïaque entre 1984 et Shining, presque dickien dans son essence et évoquant le monde parallèle des complotistes du mouvement QAnon. En dépit de son parti pris progressiste et même si le choix de l’élection de Donald Trump comme dénouement paraît bien trop prévisible, on ne peut s’empêcher d’être captivé par l’intrigue de ce livre. Au travers d’un récit tortueux propre à dérouter le lecteur, l’auteur fait mouche en posant la question de la création artistique dans un monde ultra-médiatisé, dominé par l’Entertainment et dans lequel les réseaux sociaux et la technologie ont rendu caduque la notion d’intimité. Édifiant ! ? Mathieu Bollon

SEXE, MENSONGES ET CORRUPTION D’ÉTAT
La diablesse dans son miroir, Horacio Castellanos Moya, Métailié, 156 p., 9€
Ce cocktail explosif, digne d’une telenovela à forte audience, ne frapperait pas autant notre imagination si la vérité sur l’assassinat d’Olga Maria, la bourgeoise chic de San Salvador aux innombrables amants, se contentait d’éclater à la lumière d’une énième enquête policière bien convenue. Non, ici, le pouvoir de couper les têtes, la sentencia, appartient à la rumeur, invraisemblable machine à fantasmes que véhiculent tour à tour complaisance, ambivalence et détestation. Ses secrets sortent, par ordre de gravité, de la bouche de Laura, la meilleure amie de la victime, au fil d’un monologue téléphonique ininterrompu qui va, peu à peu, prendre un accent paranoïaque après avoir longtemps erré sur la note sucrée pimentée des coucheries de bord de piscine. Et pour cause… la femme qui en sait et dit trop ne peut que devenir l’ennemie jurée de la société. Cette nouvelle plongée survoltée au cœur de l’engrenage salvadorien si cher à Moya décrit la trajectoire d’un dégrisement qui laissera aussi sonné que songeur. Car la révélation est de taille : les hommes – commerciaux, photographes, politiciens, militaires, etc., qui se succèdent sans visage réel comme dans une séance de morphing enrayée sont rivés au rôle d’exécutants obtus et maladroits de leurs mains. Au contraire des femmes, véritables créatures almodovariennes, qui agissent sur leur imaginaire à la manière de quelque puissant accélérateur de feu et s’avèrent les vrais commanditaires du désastre privé et collectif. ? Anne-Sophie Yoo

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URBEX DE LUXE
Zone, Bernard Chambaz, Flammarion, 220 p., 19€
La famille littéraire des piétons de Paris, fondée par Léon-Paul Fargue, continuée par Henri Calet, est immense. Elle comporte des sous-familles : piétons du centre, piétons de tel ou tel quartier (Montmartre, les Champs-Élysées, etc.), piétons du périphérique et de la proche banlieue. Bernard Chambaz appartient à cette dernière catégorie : dans Zoner, il s’aventure dans la « zone », nom donné jadis au périmètre un peu flou situé au-delà des fortifications, avec ses « baraques et roulottes invraisemblables qui s’y étaient entassées dans une misère noire présageant des bidonvilles ». Un tour de Paris à pied, en somme, d’une porte à l’autre (Italie, Choisy, Ivry, Vitry…), l’œil aux aguets, l’obturateur ouvert à toutes les curiosités architecturales, à toutes les transformations urbanistiques, à toutes les situations humaines, aux multiples signaux de toutes les époques sédimentées. Le tout en grand style, avec une ironie dégagée pleine de tendresse bienveillante pour les êtres et la ville. ? Bernard Quiriny

SANG ET STUPRE AU LYCEE
Kathy Acker, Laurence Viallet, 210 p., 22,50€
Figure de l’underground new-yorkais des années 1970 à 1990, Kathy Acker (1947-1997) est l’auteur de livres inclassables, romans, poèmes, collages, tracts, parodies, autobiographies, dans une veine qui emprunte à Fluxus, à la Beat Generation, au punk, à Burroughs, ainsi qu’à Genet ou Guyotat. Sang et stupre au lycée (1978) est l’un des plus célèbres, et l’un des rares à être traduits en français. Cet OVNI informe (au sens descriptif) raconte les aventures burlesques et trash d’une jeune fille précocement exposée à des expériences rudes, sexualité, délinquance. Poèmes, prose, griffonnages, journal intime, dialogues, schémas, Acker mélange les niveaux de langue et les formes dans un maëlstrom frénétique, provocateur, outrancier, potache, obscène. Pour l’administration allemande, qui a interdit la version germanique en 1986, « ce livre n’est pas un objet artistique et ne sert aucun but artistique. Ses éléments stylistiques ne rehaussent pas le niveau pour en faire un objet d’art ». Relu quarante ans plus tard, le texte est à la fois daté et intact, pour la même raison dans les deux cas – sa radicalité brute, transgressive, son ostentation qui l’ancrent dans l’époque, le contexte et le lieu, et qui le conservent à la fois. Devenue une icône de la contre-culture, Acker a eu droit récemment à sa biographie par Chris Kraus, et à une exposition à l’Institut des arts contemporains de Londres. ? BQ

ALPHONSE ALLAIT
Les tribulations d’un Français en France, Philibert Humm, Le Rocher, 146 p., 15,90€
Contraint à l’inactivité du fait de la fermeture des théâtres, le critique dramatique du Figaro Philibert Humm, pour justifier son salaire, s’est lancé à l’été 2020 dans un tour de France en Combi VW, suivant un itinéraire original : il a visité les localités censées rappeler dans l’Hexagone une terre étrangère – l’Amazonie d’Auvergne, la Suisse Normande, la Venise du Gâtinais, etc. En résulte une collection de cartes postales à l’humour débonnaire et gai, remplies de personnages idiosyncrasiques, de micro[1]aventures plaisantes et de traits d’esprit. À Truchtersheim, le « Petit Monaco du Bas-Rhin », Humm écrit : « L’Alsace est ce pays dans lequel on ne peut marcher tranquille sans que les automobilistes freinent à votre hauteur, au cas où vous souhaiteriez traverser. De sorte qu’on passe ici son temps à changer de trottoir pour rendre la politesse. » Pour compléter son tour de France, Humm a ajouté des chapitres tirés d’un précédent reportage sur l’auto-stop – de Paris à Paris par Auxerre, Toulon, Limoges et La Rochelle. La prochaine fois que vous verrez un auto-stoppeur, ne vous fiez pas à son look douteux. Si ça se trouve, c’est un fan d’Alphonse Allais, qui travaille à Paris-Match. ? BQ






