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Nicolas Ungemuth, un mécontemporain

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Publié le

26 mars 2020

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Nicolas Ungemuth publie Nous vivons une époque formidable (Séguier), amusante compilation des déraillements absurdes du monde moderne. L’occasion de rencontrer cet ancien mod qui connut les dernières heures de gloire du journalisme, avant que la machine à broyer les cervelles que devint internet ne donne un sacré coup au métier.

 

 

 

On pourrait être tenté de qualifier Nicolas Ungemuth de vieux réac, d’antimoderne, mais s’il accepte volontiers l’un de ces qualificatifs, il rejette l’autre, pour des raisons moins évidentes qu’on pourrait le croire. « Une chose est sûre, c’est que je ne crois pas au culte du progrès. Réactionnaire, s’il s’agit de réagir, oui. Antimoderne… en tant qu’ancien mod, non ! (Les « mods », pour « modernists », sont des genres de néo-dandies issus d’une sous-culture anglaise des années 60, ndlr). Quand on lit le journal des Goncourt, de Léautaud, de Jules Renard, ou de Saint-Simon, en particulier, on voit qu’il y a toujours eu des gens qui se moquaient du ridicule de leur époque, je pense juste que l’on est rentré dans une phase d’accélération assez flagrante. On en a eu la démonstration hier encore avec l’affaire Griveaux. Mais pour moi, ce n’est même pas être réactionnaire, en fait. C’est une question de bon sens. Quand un mec barbu sur le plateau de Schneidermann demande ce qui permet de dire qu’il est un homme… Où est-ce qu’on vit? Les vegans qui attaquent les boucheries, la théorie du genre, les poupées qui doivent être non genrées pour ne pas influencer les enfants… Oui je réagis, donc on peut dire que je suis réactionnaire, mais je pense qu’un mec de gauche intelligent pourrait avoir la même réaction ».

C’est vrai que je ne vois pas beaucoup de présidents de la République qui aient une épaisseur, ou qui aient laissé derrière quelque chose de profond », acquiesce-t-il.

DES SCANDALES SANS VERSAILLES

 

En effet, s’il est évident que chaque époque a eu son lot de ridicule, de la cour de Louis XIV aux pitoyables scandales de la Ve République, ces époques passées compensaient par de grandes choses. Versailles est là pour en témoigner… « C’est vrai que je ne vois pas beaucoup de présidents de la République qui aient une épaisseur, ou qui aient laissé derrière quelque chose de profond », acquiesce-t-il. Et ce n’est pas la Bibliothèque François Mitterrand qui viendra le contredire. Même si ce dernier était, à ses yeux, « un grand Florentin, un Machiavel moderne, lettré. Mais des grandes choses, de grands desseins… On ne va pas comparer Macron à Louis XIV et on ne va pas comparer Sarkozy au Général de Gaulle, qu’on soit gaulliste ou non. » Ce qu’il manque, à l’heure actuelle, selon Nicolas Ungemuth, c’est « un sens de la culture ». « Quand je dis que Mitterrand était lettré, c’est qu’il avait lu Chardonne, il adorait Brasillach. C’était un homme de culture. Maintenant, c’est davantage la culture de la banque. La jeunesse a changé, l’éducation a changé, le rapport que l’on a au livre, au disque ou au cinéma. Quand on n’a plus de cerveaux formés de la même manière, on pense et on agit différemment ».

Les réseaux sociaux sont des journaux intimes à ciel ouvert. Et c’est terrible pour les gens alcoolisés, qui envoient des trucs dont ils ont honte le lendemain. Mais c’est aussi terrible pour des gens qui sont déprimés ou solitaires, et qui recherchent à une heure du matin une espèce de contact totalement abstrait avec des gens qu’ils ne connaissent pour la plupart pas.

L’ULTIME ÉTAPE DE LA DÉMOCRATIE

 

Avec des jugements prononcés en deux cent quarante caractères, Twitter est devenu à la fois le tribunal populaire, mais aussi l’Agora où le demos s’exprime dans une liberté que ne borne que le puritanisme de son fondateur. « Les réseaux sociaux sont des journaux intimes à ciel ouvert. Et c’est terrible pour les gens alcoolisés, qui envoient des trucs dont ils ont honte le lendemain. Mais c’est aussi terrible pour des gens qui sont déprimés ou solitaires, et qui recherchent à une heure du matin une espèce de contact totalement abstrait avec des gens qu’ils ne connaissent pour la plupart pas. Ça permet à des personnes qui ont des vies souvent très tristes d’avoir des amis virtuels, qui ne sont pas des vrais amis. Et surtout, cela permet à tout le monde de donner son avis, l’ultime étape de la démocratie. »

 

Lire aussi : BENOÎT DUTEURTRE, LE CAUCHEMAR DES PARISIENS SOUS ANNE HIDALGO

 

ABSURDITÉS CONTEMPORAINES

 

Nous vivons une sorte de dictature de la médiocrité où les faiseurs de mèmes et les punchliners sont rois. Le plus riche YouTuber du monde, notamment, est un enfant de huit ans, qui a gagné 26 millions d’euros en un an… en se filmant en train d’essayer des jouets. On ne parlera pas de l’instrumentalisation de l’enfance par des parents peu scrupuleux… « La démocratie est la dictature du plus grand nombre », nous rappelle l’écrivain, et le tribunal populaire, ainsi que sa sanction, la cancel culture, (effacer les artistes ayant eu un comportement déviant), au nom effroyablement stalinien, en sont deux des avatars les plus frappants. « C’est le grand déballage. Plus personne n’a le droit d’avoir une maison de campagne, on est quasiment chez les staliniens, c’est moins de la « transparence » que du flicage pur et simple ». Mais Nicolas Ungemuth n’est pas là seulement pour dresser un portrait cataclysmique d’une époque damnée : son livre a vocation à amuser, en croquant le plus absurde du monde moderne. Au menu : les ateliers « Fabriquez votre propre cercueil » dans les maisons de retraite (au motif que l’activité est saine pour les seniors, et que les coûts des funérailles étant très élevés, ils peuvent ainsi faire d’une pierre deux coups. À un problème réel, le monde moderne apporte une solution ubuesque) ; l’interdiction d’utiliser sa cheminée pour faire du feu en région parisienne ; la nullité des Victoires de la Musique ; mais aussi des sujets plus sérieux qu’il est parfois bon d’aborder avec une certaine légèreté. La déprogrammation des Eagles of Death Metal du festival parisien Rock-en-Seine, par exemple, pour faire plaisir aux bobos choqués des propos de leur chanteur (qui avait, rappelons-le, manqué de se faire trucider au Bataclan), ou encore l’anathème qui avait frappé la journaliste américaine Géraldine Smith, vivant rue Jean-Pierre Timbaud, et qui avait fait part de son désarroi devant l’islamisation de son quartier. Anathème prononcé, bien entendu, par ses ex-amies bobos. « La tolérance, oui, mais pas avec tout le monde. Et encore moins avec ceux qui disent la vérité », conclut-il, acerbe.

Et même s’il se défend d’être le Saint-Simon ou le Léautaud de son époque, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison.

UN NOUVEL EXÉGÈTE DES LIEUX COMMUNS

 

Chez Nicolas Ungemuth, grand adorateur de Céline, on retrouve aussi quelque chose du Bloy de L’Exégèse des lieux communs, livre qui trône fièrement dans son immense bibliothèque. Et même s’il se défend d’être le Saint-Simon ou le Léautaud de son époque, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Mais il n’est pas qu’un contempteur tourné vers le passé (quoi que suggère de lui sa rubrique dans Rock&Folk, où il s’occupe des rééditions). La légende murmure qu’on l’aurait même parfois entendu dire du bien d’artistes actuels…

 

 

VIGNETTES DEBORDIENNES

 

Recueil de textes publiés dans Le Figaro chaque semaine, Nous vivons une époque formidable?! est un fabuleux condensé de l’absurdité totalitaire qui s’immisce chaque jour de plus en plus dans nos vies. Ateliers « fabriquez votre cercueil », « Mystique du metal », François Hollande, art contemporain, Cyril Hanouna : tout en prend pour son grade d’une façon jouissive. Si certains esprits chagrins pourraient reprocher à Nicolas Ungemuth de n’être qu’un vieux grincheux incapable de suivre l’implacable marche du monde… nous n’en faisons pas partie ! Nous vivons une époque formidable ! est un livre dans lequel on picore avec bonheur autant d’exemples qui démontrent la lucidité d’un Guy Debord ou du truculent Philippe Muray, lequel ne se doutait pas de la vitesse avec laquelle s’imposerait le grand n’importe quoi.

 

 

 

 

NOUS VIVONS UNE ÉPOQUE FORMIDABLE! Nicolas Ungemuth Séguier 272 p. – 14,90 €

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