Quelles leçons pouvons-nous tirer de la Grèce antique, des enseignements des philosophes et des politiques par rapport à la crise sanitaire que nous traversons ?
Au livre II de la Guerre du Péloponnèse, Thucydide fait le récit de la peste d’Athènes. Nous pouvons nous inspirer de la distanciation mimétique de l’historien pour approcher l’extrême contemporain en étant « inactuel », selon l’idée de Nietzsche. Cette pandémie que nous subissons est doublement remarquable, tout d’abord par la nature elle-même du virus et par les affections multiformes qu’elle provoque, et, enfin, par ses conséquences dans un univers qui ne connaît plus le risque, comme foudroyé par la peur de l’inconnu, de la mort et par tout ce qui pourrait mettre à mal les idéologies et les certitudes. Ses conséquences seront plus lourdes sur le plan politique que sanitaire.
Le récit de Thucydide révèle, depuis le particulier, une vérité universelle : il s’adresse à ceux qui souhaitent connaître la vérité et en tirer des conséquences pour comprendre des événements semblables qui, étant donnée la nature des choses humaines, ne manqueront pas de se reproduire un jour.
Vous êtes l’un des plus éminents spécialistes d’Alexandre le Grand. Sa mort serait liée, selon certains historiens, à une crise de paludisme. Aurait-il pris la chloroquine du professeur Raoult ?
J’ai beaucoup travaillé sur Alexandre en me fondant sur les sources grecques et latines traduites, dans mon dernier ouvrage, par Anne Sokolowski. Ces sources, il faut les approcher selon des catégories grecques pour mieux comprendre la mélancolie, le génie, l’audace d’un Alexandre, philosophe en armes, maître d’une armée terrifiante et implacable, et l’importance de la paideia d’Aristote et de l’Iliade comme traité de tactique, selon les théories du général et helléniste Arthur Boucher – la « doctrine philosophique de la guerre ».
Alexandre, complètement paralysé, aurait été donc vivant et conscient lorsque les embaumeurs égyptiens ont commencé leur ouvrage.
C’est justement en relisant les sources que Katherine Hall peut penser que le roi des Macédoniens aurait été atteint d’une maladie paralysante, le syndrome de Guillain-Barré. Cette nouvelle hypothèse donne sa cohérence au récit des différentes étapes de l’agonie d’Alexandre, et rend intelligible le catalogue des différents symptômes et l’évolution du mal qui l’a frappé. Il faut savoir lire les indices cachés. Alexandre, complètement paralysé, aurait été donc vivant et conscient lorsque les embaumeurs égyptiens ont commencé leur ouvrage. Alexandre aurait pris, évidemment, la chloroquine du professeur Raoult, disciple intelligent d’Hippocrate !
Plus sérieusement, Athènes fut touchée par une grave épidémie de peste entre 430 et 426 avant J.-C. Raconté par Thucydide, l’événement permet de nous relier au présent. Périclès aurait-il délégué tous les attributs du politique à un conseil scientifique ?
Les Athéniens dont le pays est ravagé par la guerre et la peste murmurent contre Périclès qui leur apparaît comme le responsable de tous leurs maux. Le stratège aurait-il voulu cacher une incapacité à prendre une décision ? Aurait-il délégué tous les attributs du politique à un conseil scientifique ? Il ne s’agit pas, en effet, du mystérieux Conseil nocturne évoqué à la fin des Lois de Platon. Ce Conseil qui se réunissait, en secret, du crépuscule à l’aube, prenait, lui, les véritables décisions. Non, Périclès n’aurait pas agi de la sorte. Il ne se croyait pas à la tête d’une « start-up » ! Tout d’abord, parce que chez les Athéniens, les décisions politiques sont prises par l’Assemblée du peuple. Ensuite, parce que si les savants conceptualisent, les politiques choisissent. Enfin, parce que Périclès a laissé à Hippocrate le soin de traiter le mal. Dans l’urgence, il faut agir. Le médecin est celui qui soigne et sauve des vies humaines. Il est, dit Hippocrate dans le Pronostic, capable de dire les choses du présent, du passé et du futur. Encore une fois, ne pas être dans l’ignorance, si cette épidémie survenait à nouveau. Gouverner, c’est anticiper. Quelle leçon pour nous !
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Dans votre dernier livre, Alexandre le Grand, un philosophe en armes (Ellipses), vous mettez l’accent sur le logos et le nomos politiques, le bien-vivre dans la cité. À voir l’état de nos sociétés, il y a de quoi méditer sur ce lien rompu depuis tant d’années avec le berceau de notre civilisation.
Alexandre appartient à un monde où les rois sont choisis, pour leur valeur au combat, par les acclamations de l’Assemblée des Macédoniens. Alexandre est roi des Macédoniens et non de Macédoine. Ce qui implique un partage et une délégation du pouvoir. Chef de guerre, il règne sur des hommes libres. Son pouvoir ne se réalise que par son logos, son art de persuader, objet de l’enseignement d’Aristote. Par ailleurs, tout cela est lié à la philia. Ce mot, habituellement traduit par « amitié », apparaît comme une nécessité dans l’ordre du politique. La philia qui fonde l’unité de la cité exige la grandeur. Pour Hannah Arendt, il n’y a pas de politique sans grandeur. Dans les choix politiques il ne faut pas être dépendant d’une mondialisation dévastatrice. Cette unité essentielle n’est plus.
La pandémie est donc bien la manifestation concrète du piège de Thucydide. Ne sommes-nous pas incapables de voir, d’observer et d’agir tant la décadence de l’Occident est avancée ?
Les conflits naissent de la rivalité entre une puissance dominante et une autre ascendante. C’est le « piège de Thucydide », selon Allison, fondé sur les nécessités de nature qui poussent à dominer chaque fois qu’on est le plus fort, sur le fait que, pour être libre, il faut dominer. Seules les notions d’intérêt et de crainte peuvent peser sur une décision finale, aucune idée de justice n’ayant détourné une cité de chercher à s’agrandir. Il faut lire Thucydide, comme l’a fait jadis Albert Thibaudet, pour comprendre le présent, et agir. S’il en est encore temps.
Mai 68 en est-il le déclencheur ?
Il y avait un pays qui s’appelait la France. Il y eut mai 68… Les humanités telles qu’elles étaient enseignées ne sont plus. Au lycée, on apprenait le grec et le latin, on découvrait, éblouis, Eschyle, La Fontaine, Rimbaud, le Tigre de Blake et Nietzsche ! Nos maîtres nous avaient donné la possibilité d’accéder au Beau. La si grande importance des mots ! La mimesis d’Aristote qui nous faisait comprendre que les questions d’Antigone et de Créon étaient les nôtres. Je me rappelle mon étonnement lorsque j’étais tombé, il y a si longtemps, sur les mots de Vaugelas, ce maître de la langue, au moment de sa mort : « Je m’en vais, je m’en vas, l’un et l’autre se dit ou se disent ! » Extraordinaire apophtegme !
Aujourd’hui, l’emprise de la battologie ! Dans le Dictionnaire général des Lettres, des Beaux-Arts et des sciences morales et politiques de Bachelet et Dezobry, publié en 1882, que j’ai acquis récemment, je tombe, hasard objectif, sur ce mot, « Battologie ». Du grec battologia, action de parler comme Batos, roi bègue et fondateur de Cyrène, ou bien mauvais poète qui, dans ses hymnes, se répétait fréquemment et semblait bégayer. Parler d’une manière indécise et confuse, répéter deux ou trois fois un seul et même mot. Un flux de paroles déplacées, sans portée, vides de sens, causant à l’esprit de celui qui écoute la même fatigue que les hésitations d’une personne bègue. Les bégaiements de la pensée. Également le fait de répéter en parlant, comme sous l’influence d’une espèce de tic, certains mots qu’il suffit d’avoir dits une fois, ou dont il faudrait s’abstenir absolument, comme certaines locutions. Ainsi, les éternels « en fait », « du coup » et « voilà ». Et voilà !
Et puis, surtout, je pense au Camp des Saints. Les civilisations se consument de l’intérieur – je pense, puisqu’il est question de Jean Raspail, à tous ceux qui participent à la décomposition et au désarmement de la civilisation occidentale – et deviennent la proie des envahisseurs.
Les civilisations sont mortelles. Thucydide avait déjà l’idée des ruines.
En exergue de ce livre : « Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien aimée ». (Apocalypse, XXe chant)
Les civilisations sont mortelles. Thucydide avait déjà l’idée des ruines. Alors je me retourne vers l’Occident, vers les textes grecs et latins, vers le « vieil héritage ». Il y a des trésors à retirer de ces ruines ! Et puis, ce mot de Soljenitsyne : « À y regarder de l’extérieur, l’amplitude des convulsions de la société occidentale approche du point au-delà duquel cette société devient “métastable” et doit se décomposer ».
Pourquoi avons-nous abandonné ce kairos pourtant si indispensable à toute marche en avant de la société ?
Dans l’art du stratège et celui du politique, la décision, le sens du kairos, de l’à-propos, de l’occasion à saisir, sont fondés sur l’art de penser le réel. Ce sens, nous ne pouvons plus l’avoir, car nous sommes « en zugzwang » ! Cette expression se dit, aux échecs, à propos de la situation d’un joueur lorsque, nécessairement, quel que soit le coup qu’il joue, ce dernier – et c’est le fait d’avoir le trait qui est donc dommageable – détériorera sa position : se faire mater, perdre des pièces ou laisser l’adversaire occuper des positions stratégiques. Ce qui conduit à la perte de la partie. Mettre son adversaire en zugzwang va donc le forcer à jouer un mauvais coup. On pense à la fameuse partie, « l’immortelle du Zugzwang », jouée, en 1923, entre Samisch et Nimzowitsch.
Nous sommes en zugzwang. Quoi qu’on fasse on a perdu. Je peux prolonger par une « mauvaise pensée » de Nietzsche : « Dans la solitude, le solitaire se dévore lui-même ; dans la multitude, le dévorent les innombrables. Alors, choisis ».
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Olivier Battistini, vous savez que vous êtes un incorrect ?
Je ne sais. Je lis Drieu la Rochelle, Melville, Ezra Pound, Julien Gracq, Balzac ou Chateaubriand, Ernst Jünger, Sylvain Tesson, Ray Bradbury, Nathalie Charles Henneberg ou encore Rosny. Les Trois mousquetaires de Dumas. Et Éric Zemmour. Il fait de la métapolitique, et révèle, de ce fait, des oppositions essentielles. Et j’aime écrire avec ma Remington Noiseless Portable, 1935. D’un noir absolu et métal. Écrire avec cette machine induit une légitimité autre du texte, une écriture et un rapport au temps différents. Il faut choisir ses mots, les penser, les peser car on ne peut les « couper » ou les déplacer. Et l’encre du ruban s’épuise. Et la page reste blanche. Il s’agit d’un choix esthétique et donc politique.
En ce moment, je lis La Chronique des sentiments d’Alexander Kluge. Son imagination – il avait été l’assistant de Fritz Lang –, est proche de celle des symbolistes : faire apparaître les correspondances, les rapports secrets des choses, les analogies. Un art de connaître. Kluge, avec sa caméra, transforme en image ses lectures et il fait de la littérature de tout ce qu’il voit ou devine.
Ainsi, à propos d’une carte de la bataille de Waterloo, on peut lire que de « nombreux blessés ou morts, une fois déshabillés, étaient des jeunes femmes ».
Les légendes des images dans sa Chronique sont de nouveaux récits dans le récit. Ainsi, à propos d’une carte de la bataille de Waterloo, on peut lire que de « nombreux blessés ou morts, une fois déshabillés, étaient des jeunes femmes ». Des contre-récits. Pour engendrer le trouble. La Chronique des sentiments, un livre océan ! Magnifique !
Et de temps en temps, éclatant comme une étoile de première grandeur, un livre resurgit, au hasard d’une prise dans mes bibliothèques, lors d’une nuit d’insomnie. Ainsi, La Mort de Virgile d’Hermann Broch. Déçu par son temps, le poète avait voulu, au moment de ses derniers jours, détruire le manuscrit de l’Énéide. Un étonnant monologue intérieur et ultimes conversations avec ses amis… Et je suis amoureux de l’Occident « aux anciens parapets ». Est-ce incorrect ?
Un prochain ouvrage en préparation ?
Oui. Napoléon, Alexandre le Grand, Penser l’Empire, penser la guerre… Mon dessein est de comparer Alexandre le Grand, le « philosophe en armes » vainqueur parce que disciple d’Aristote, et Napoléon Bonaparte, penseur d’un monde dans lequel « le guerrier l’emporte sur le commerçant et le “philistin” ». Continuateur de la Renaissance, l’Empereur « a remis en lumière toute une face du monde antique, peut-être la plus définitive, la face de granit »… En paysage, en arrière-plan, Chateaubriand et son Essai historique politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française.





