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Olivier Rey : « C’est une rude entreprise, que de voir vraiment ce que l’on voit »

Olivier Rey, philosophe et mathématicien, nous offre une méditation sur l’image telle qu’elle s’envisageait et telle qu’elle se perd.

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© Annonciation de Zanobi Strozzi (vers 1440-1445)

Un livre qui nous apprend qu’il ne suffit pas « d’avoir les yeux ouverts pour voir ».  Vous opposez l’icône à l’idole, la première étant vecteur de vérité, la seconde de mensonge. Pouvez-vous expliquer cette distinction ?

Les mots « idole » et « icône » viennent des mots eidolôn et eikôn qui, en grec ancien, signifiaient tous deux « image », avec cependant des connotations différentes. Le verbe eidô voulait dire « voir », mais pouvait aussi signifier « savoir » (comme, par exemple, on peut aussi bien dire d’un devin qu’il « voit » ou « sait » l’avenir). Le voir est ici un saisir. Le verbe eikô, quant à lui, voulait dire « être semblable à », « ressembler » – ce qui fait que dans l’eikon, il y a une différence, un décalage entre d’une part ce qui directement perçu par les yeux, d’autre part ce à quoi cette perception renvoie. Pour cette raison, le doublet eidôlon/eikôn, idole-icône, a servi à distinguer et à opposer deux types d’images : d’une part, une image qui ne laisserait rien à désirer dans ce qu’elle donne à voir (l’idole), d’autre part une image qui, par ce qu’elle montre, fait signe vers ce qu’elle ne montre pas (l’icône).

Quel usage la tradition chrétienne a-t-elle fait de cette distinction ?

La peinture chrétienne doit toujours avoir en elle quelque chose d’une affirmation, et quelque chose d’une négation. Affirmation, en ce qu’elle doit témoigner du fait que, en la personne du Christ, Dieu s’est véritablement fait homme. Négation, en ce qu’elle doit signifier le fait que si Dieu, en s’incarnant, s’est rendu visible, pour autant il ne cesse d’excéder, en tant que Dieu, tout ce que nous pouvons en saisir. Autrement dit, la peinture chrétienne doit être icône – au sens d’image qui, à travers ce qu’elle donne à voir, introduit à ce qui ne se voit pas. L’image qui sature le regard, l’image qui en met, au sens littéral de l’expression, « plein la vue », a toujours en elle quelque chose de mensonger, dans la mesure où elle prétend offrir pleine saisie de ce dont elle est l’image.

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