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Pairs et rites

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Publié le

20 novembre 2019

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« On ne naît pas femme on le devient ». En écrivant le deuxième sexe en 1949, dans une France traditionnelle et patriarcale, Simone de Beauvoir ne pouvait se douter que 70 ans plus tard le corollaire à son assertion ne serait même plus « on ne naît pas homme, on le devient » mais « comment devient-on un homme ? »

 

 

Alors que les places des hommes et des femmes étaient clairement définies, la révolution sociologique qui a suivi mai 68 a amené de nombreux repères à s’estomper ou à s’effondrer : travail des femmes, évolution de la cellule familiale, disparition des grandes « étapes »… Le passage à l’état d’homme, autrefois culturellement accompagné, est devenu beaucoup moins évident. Partagé entre les clichés que lui renvoie la société – de l’oppresseur en puissance (#balancetonporc) au simple fournisseur de gamètes avec la PMA – et ses propres désirs, l’homme de 2019 reste comme ses prédécesseurs confronté au grand défi de sa vie : devenir l’homme qu’il doit être. Mais il est seul.

La virilité n’est pas de renoncer à sa part féminine mais bien d’aller chercher sa part masculine et de les faire vivre en harmonie. « On naît homme ou femme selon son ADN. Ensuite tout le challenge est de devenir intérieurement ce que nous sommes physiologiquement. Autrement dit d’incarner cette force, cette puissance au service de cette grande aventure qui est la nôtre », explique Guilhem de Gevigney, fondateur du « Parcours des Hérauts ».

La construction du masculin n’a rien d’un long fleuve tranquille. Comme l’explique Bertrand Chevallier Chantepie, délégué général d’« Au Cœur des Hommes », « naissant d’une femme, l’enfant est en fusion parfaite avec la maman et donc la féminité. L’enfant, garçon ou fille, ne connait que la dimension féminine. La fille reste donc dans la féminité et deviendra progressivement femme. Pour le garçon c’est plus compliqué, il vient du féminin pour aller vers le masculin et devenir homme ». L’idée n’est bien sûr pas d’opposer le féminin au masculin, d’autant que nous portons tous en nous du féminin (accueil, ouverture, acceptation) et du masculin (force, don, volonté de laisser son empreinte). La virilité n’est pas de renoncer à sa part féminine mais bien d’aller chercher sa part masculine et de les faire vivre en harmonie. « On naît homme ou femme selon son ADN. Ensuite tout le challenge est de devenir intérieurement ce que nous sommes physiologiquement. Autrement dit d’incarner cette force, cette puissance au service de cette grande aventure qui est la nôtre », explique Guilhem de Gevigney, fondateur du « Parcours des Hérauts ».

 

Lire aussi : Alain Charles & Mos Majorum : Le mâle-être

 

Dans les sociétés traditionnelles, les rites accompagnent l’entrée dans l’âge adulte des jeunes garçons. Dans ses conférences, le père Philippe de Maistre, ancien aumônier du collège Stanislas, explique le rôle de ces rites : ils donnent l’occasion au jeune garçon de faire ses preuves de façon très codifiée devant une assemblée d’hommes, qui en retour le reçoit comme l’un des siens après la réussite de ces épreuves. Que ce soit la Bar-Mitzvah chez les juifs durant laquelle le jeune homme est amené à expliquer un passage de la Torah en public, ou dans les rites des guerriers Masai, où le garçon doit faire preuve de sa vaillance à la chasse devant les autres hommes, le résultat est le même : après avoir franchi ces rites, le garçon est publiquement reconnu comme homme par ses pairs. La disparition progressive de ces rites en Occident (suspension du service militaire, amenuisement des mouvements de jeunesse, etc.) s’est produite de concert avec l’émergence d’une nouvelle tranche d’âge, taillée pour la société de consommation : l’adolescence. Période de flottement entre l’enfance et l’âge adulte, où l’homme dispose de sa force sans avoir les responsabilités nécessaires, sans s’être présenté au monde comme un homme. Et ces dernières décennies ont vu naître une nouvelle tendance de grands adolescents, vivant encore en étudiants passée la trentaine, dans des colocations de cadres, et dont les petites amies n’attendent qu’une chose : qu’ils se bougent les fesses pour passer la seconde ! D’après Arnaud Bouthéon, essayiste, si les jeunes ne s’engagent pas, c’est en grande partie parce qu’ils n’ont pas été nommés, confortés dans leur identité d’homme, et cette blessure vient bien souvent du père.

Dans la France de 2019, cosmopolite, consumériste et individualiste, devenir un homme c’est être à contre-courant. Cela demandera à ceux qui voudront suivre cette voie beaucoup de courage, et surtout celui, comme disait Saint Exupéry, qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse.

Car avant d’être reconnu par ses pairs, il faut avoir été nommé par son père. C’est à lui qu’est confiée la mission de reconnaitre la féminité de ses filles, et de confirmer ses fils dans leur masculinité. Comme le précise le père de Maistre, sa parole est performative, c’est-à-dire qu’elle rend réel ce qu’elle énonce. Connu charnellement par sa mère, et reconnu spirituellement par son père, l’homme est prêt à déployer sa force. Le père, en reconnaissant la masculinité du fils lui permet de s’accomplir pleinement. Il accepte aussi ce faisant sa propre finitude : laissant la place à son fils, il reconnaît qu’il est mortel, et qu’il ne lui survivra pas. Saint Joseph, une fois que Jésus était prêt, a disparu sans faire de bruit. C’est par ce sacrifice que le père permet au fils d’être un homme, et qu’il accomplit sa vocation d’homme.

 

Dans la France de 2019, cosmopolite, consumériste et individualiste, devenir un homme c’est être à contre-courant. Cela demandera à ceux qui voudront suivre cette voie beaucoup de courage, et surtout celui, comme disait Saint Exupéry, qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse.

 

André Larréguy

 

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