Déjà dans leur enfance grecque, les Jeux olympiques, censés donner lieu à l’ekekheiría, la trêve sacrée, ont été au cinquième siècle le théâtre d’une rivalité entre Athènes et Sparte, dans les décennies qui précèdent la guerre du Péloponnèse. Le drame du sport consiste en son emprisonnement dans une politisation à laquelle il cherche à échapper depuis son origine. Coubertin, pétri de culture antique et animé par l’idéal aristocratique, désirait en relançant l’idée olympique échapper à tout prix à la politisation du sport, le constituer comme voie vers l’amitié entre les peuples. Mais le sport, par l’imaginaire viril et guerrier à sa racine et par sa capacité à mobiliser les masses, a très vite été récupéré par les machines étatiques en quête de puissance au XXe siècle. Chacun a en tête le faste déployé par le IIIe Reich en 1936 lors des Jeux olympiques de Berlin pour montrer à la face du monde la prétendue supériorité du nouvel homme national-socialiste. Ensuite, c’est la rivalité entre l’URSS et les États-Unis qui a constitué le principal enjeu de la géopolitique sportive, jusqu’à la chute du bloc de l’Est. Depuis, loin d’être rendu à ses idéaux premiers, le sport s’est au contraire toujours plus mêlé d’intérêts, notamment du fait de l’accélération de la mondialisation qui lui a accordé une importance financière et médiatique inédite.
Poutine lance le marteau
La Russie de Poutine, reprenant la flamme de sa grande sœur soviétique, a joué ces dernières années un rôle majeur dans l’instrumentalisation du sport à des fins politiques. Et cela notamment avec les jeux d’hiver de Sotchi en février 2014, censés marquer le grand retour de la Russie dans le concert des nations après des années compliquées suite à la guerre en Géorgie. Malgré la réussite unanimement reconnue des Olympiades, l’initiative reste lettre morte du fait de la crise ukrainienne qui éclate au même moment. En 2018, hôte de la Coupe du Monde de football, la Russie réussit cette fois à donner d’elle-même une image ouverte et la compétition marque une amélioration de l’image du pays à l’international, aujourd’hui ensevelie par la guerre.
C’est justement cette dernière qui constitue l’une des questions les plus brûlantes à l’approche des Jeux de Paris. La participation des athlètes russes pose un problème d’ampleur. Suite à l’invasion de l’Ukraine, de nombreuses fédérations ont décidé de les exclure des grandes compétitions sans autre forme de procès, mais le CIO, compétent en matière olympique, est tenu à davantage de modération du fait de sa vocation universelle. Au cours de l’année dernière, la question de la présence des athlètes russes a fait l’objet d’une violente controverse, dans laquelle se sont directement engagés un certain nombre de nations, l’Ukraine évidemment, mais aussi les pays baltes, la Pologne et le Royaume-Uni, qui se sont toutes livré à un lobbying intense auprès du CIO pour les écarter. Finalement, en décembre dernier, le comité a décidé d’autoriser les sportifs russes et biélorusses à participer sous un certain nombre de conditions précisées en mars. Ces derniers concourront sous bannière neutre, seront exclus de la cérémonie d’ouverture sur la Seine, doivent être dépourvus de liens avec l’armée russe qui finance la carrière de nombre d’entre eux et n’avoir soutenu d’aucune manière que ce soit la guerre en Ukraine. La Russie est aussi exclue d’office des sports collectifs. Par ailleurs, le critère du soutien à la guerre en Ukraine est inspecté avec beaucoup d’attention, et de simples « j’aime » sur des publications pro-invasion ont déjà suffi à écarter des sportifs. Le comité national olympique ukrainien se livre d’ailleurs à une veille assidue sur les réseaux sociaux des athlètes de leur voisine et reporte tout écart au CIO. Finalement, seule une quarantaine de Russes participera aux Jeux, contre plus de 300 à Tokyo.
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Face à cette déconvenue, la Fédération de Russie n’est pas restée les bras ballants. Avec la modération habituelle des serviteurs du Kremlin, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe a qualifié le CIO d’organisation néonazie à l’annonce des restrictions. Au-delà des outrances diplomatiques, Vladimir Poutine a œuvré à faire de la concurrence à des Jeux qu’il dénonce comme une émanation de cet Occident collectif auquel il prétend résister. C’est ainsi que la Russie héberge cette année deux compétitions internationales concurrentes des Jeux, compétitions qu’elle a évidemment organisées.
Il y a d’abord les Jeux des Brics, du 12 au 23 juin, qui rassemblent des athlètes issus du groupe des grands émergents, et surtout les Jeux de l’amitié du 15 au 29 septembre, qui se destinent à être de véritables contre-olympiades, s’ouvrant juste après la conclusion des épreuves paralympiques à Paris le 8. Ces jeux de l’amitié sont une réédition d’une compétition organisée en 1984 par une URSS qui boycottait cette année-là les Jeux de Los Angeles, en réponse au boycott quatre ans auparavant des Jeux de Moscou par la plupart des pays occidentaux du fait de l’invasion de l’Afghanistan. Le message est très clair : en se réappropriant l’héritage soviétique, comme il le fait dans bien d’autres domaines, Poutine cherche à constituer son pays comme symbole de la résistance à l’hégémonie occidentale comme l’URSS y était parvenue. Ces Jeux, où seront invités aux alentours de soixante-dix pays, pour la plupart du Sud bien que la liste exacte n’ait pas encore été publiée, seront sans aucun doute l’occasion d’une propagande intense visant à valoriser la Russie auprès des pays émergents et en voie de développement. Comme dans d’autres domaines, la Russie cherche à prendre la tête d’un ordre mondial sportif alternatif puisqu’elle n’est pas parvenue à trouver sa place dans l’ordre existant.
Habileté chinoise
Cette stratégie russe de confrontation provient en effet de l’échec préalable de celle de l’intégration. Car la Fédération de Russie, qui depuis ses premiers Jeux en solitaire en 1996 à Atlanta a toujours fini dans les cinq premières places du tableau des médailles, a été une des nations les plus attentives à l’excellence olympique. Après l’humiliation de la chute de l’URSS, les Jeux permettaient à la Russie de maintenir l’illusion de rivaliser avec les États-Unis. Par ailleurs, le sport incarnait le redressement de l’homme russe, qui en prenant le contrôle de son corps, sortait de l’alcoolisme endémique à la fin de la guerre froide et se montrait prêt à défendre son pays. Après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, l’État a mis sous sa coupe le sport russe, ce qui a abouti à l’éclatement du scandale du programme de dopage généralisé en 2015. L’État de Poutine était prêt à tout pour briller sur la scène sportive internationale, jusqu’à organiser un système de dopage. Suite à sa révélation, le CIO avait déjà en 2019 sanctionné les athlètes russes, les astreignant à concourir à Tokyo sous bannière neutre et sans hymne. Ainsi, dès avant la guerre en Ukraine, la Russie avait commencé à être écartée du système sportif mondial du fait de ses excès. Ici comme ailleurs, l’opposition de Poutine à l’ordre mondial perçu comme occidental et la tentative pour en édifier un autre provient d’une incapacité initiale à s’y insérer. La réussite de la Russie dans sa tentative de mise en place de Jeux concurrents dépendra de la séduction qu’ils exerceront sur les pays du Sud, mais à ce petit jeu, Moscou risque fort d’être doublée par Pékin, dont les moyens la dépassent infiniment.
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L’habileté chinoise dépasse aussi de beaucoup celle de Poutine, ce qui permet à l’Empire du milieu de jouer simultanément la carte de l’intégration à l’ordre occidental et celle de sa contestation. La Chine participera ainsi à la fois aux Jeux des Brics, à ceux de l’amitié et à ceux de Paris, où selon les projections actuelles elle figurera en deuxième position sur le tableau des médailles, juste derrière les États-Unis, les deux géants se partageant ces places depuis vingt ans. Comme en Ukraine, la Chine joue un jeu ambigu qui consiste à soutenir la Russie pour encourager cette dernière dans sa stratégie agressive, ce qui la désigne comme adversaire majeur pour l’Occident et permet à Pékin de passer sous les radars. Par exemple, le scandale de dopage généralisé dans la natation chinoise qui a éclaté ce printemps, et qui ternit les résultats exceptionnels obtenus à Tokyo, a causé une indignation relativement modérée et n’a entraîné aucune sanction. Les massacres envers les Ouïghours, considérés par certains observateurs comme un génocide, n’ont eux-mêmes entraîné que des représailles limitées lors des Jeux d’hiver de Pékin en 2022, où les États-Unis et un certain nombre de pays anglo-saxons s’étaient contentés d’un boycott diplomatique, c’est-à-dire de ne pas envoyer de représentants officiels sur place. Le face-à-face sportif entre les Américains et les Chinois tend ainsi à prendre des dimensions géopolitiques, mais d’une manière encore assez mesurée. Pékin n’hésite d’ailleurs pas à se faire le porte-étendard dans le domaine du sport de valeurs chères à l’Occident, comme lors de ces Jeux de 2022 que le pays hôte a présenté comme les plus verts de l’histoire, et ce malgré l’utilisation massive du procédé particulièrement dispendieux énergétiquement de la neige artificielle.
Paris 2024 : vert et paix
La France, avec sans doute plus de sérieux que la Chine, veut elle aussi mettre l’écologie au cœur de l’organisation de ses Jeux et de sa communication à leur sujet. Emmanuel Macron a axé son discours sur cette question, rappelant à l’envi les multiples initiatives dans ce sens. 95 % des infrastructures sont soit déjà existantes soit temporaires, ceci pour réduire le gâchis considérable des « éléphants blancs », ces bâtiments construits à prix d’or pour une grande compétition mais laissés à l’abandon dès sa clôture. Même les nouvelles installations, comme le village olympique de quarante-six hectares à cheval sur trois communes de Seine-Saint-Denis, ont vocation à s’inscrire dans la durée ; ainsi le village se transformera en écoquartier. Il ne comportera d’ailleurs pas de climatisation dans la chambre des athlètes pour réduire son empreinte carbone, ce qui a causé des protestations de la part de plusieurs pays. Globalement, ces Jeux sont mis sous le signe de la sobriété, avec un coût estimé à un peu moins de douze milliards d’euros, ce qui est bien inférieur à ceux de leurs prédécesseurs, avec par exemple cinquante milliards pour Pékin en 2008 et trente milliards pour Londres et Tokyo. Emmanuel Macron veut donc utiliser ces olympiades pour donner à la France et à l’Europe une image de phare du monde en matière de développement durable.
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Il désire aussi, dans la droite ligne de sa politique étrangère, profiter des Jeux pour construire l’Europe comme puissance pacificatrice dans le monde, comme puissance d’équilibre capable de prendre une part cruciale à la résolution des conflits planétaires. Le chef de l’État a pour ce faire insisté pour que la traditionnelle et souvent chimérique trêve olympique soit respectée sur le globe, et notamment dans le conflit en Ukraine. Ses appels répétés aux présidents Zelensky et Poutine sont pourtant restés lettre morte des deux côtés.
Si Emmanuel Macron insiste tant sur sa communication olympique, avec ou sans succès, c’est qu’il sait à quel point les Jeux influent sur l’image d’une ville et d’un pays sur le long terme. Les Olympiades de 1992 à Barcelone avaient ainsi marqué l’intégration définitive de l’Espagne à l’Europe après des décennies de franquisme, celles grandioses de 2008 avaient consacré la Chine comme superpuissance, et celles de 2012 avaient redoré l’image de Londres, écornée après les attentats de 2005. Mais les Jeux laissent parfois une impression plus mitigée, comme ceux de Rio, qui, entre autoritarisme politique, laxisme financier et inégalités choquantes entre la pompe des Olympiades et la pauvreté des Cariocas, ont échoué à faire entrer le Brésil dans la cour des grands de l’échiquier mondial.
Jeux à haut risque
La France joue donc gros, qu’elle le veuille ou non. Les Jeux sont, encore plus que la Coupe du monde de football qui exclut relativement les États-Unis, l’événement global par excellence. Entre trois et quatre milliards de téléspectateurs auront les yeux rivés sur Paris cet été, à peu près la moitié de la population mondiale. Et les écueils sont nombreux au bord du sentier qui mène à des Jeux réussis. La menace terroriste est le plus évident d’entre eux, renforcée qu’elle est par le conflit en cours à Gaza, avec notamment des inquiétudes très fortes concernant la délégation de près de quatre-vingt-dix athlètes israéliens. Leur sécurité est préparée par les autorités françaises avec une grande minutie, en collaboration avec les services de l’État hébreu. En tout, trente mille membres des forces de l’ordre seront réquisitionnés pour la sécurité des Jeux, auxquels il faut ajouter vingt-sept mille employés d’entreprises de sécurité privée.
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À cette menace terroriste s’ajoute celle de la cyberguerre lancée par un État, en l’occurrence la Russie. En avril, Emmanuel Macron déclarait n’avoir « aucun doute » sur l’existence d’attaques russes lors des Jeux olympiques. Les hackers plus ou moins soutenus par le Kremlin sont coutumiers du fait, ils auraient notamment été les auteurs de l’attaque lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver de Pyeongchang en Corée du Sud en 2018, qui avait notamment empêché un certain nombre de spectateurs d’y assister et compliqué sa télédiffusion. Vu la dépendance d’une grande partie de l’organisation des Jeux sur l’informatique, cette menace est prise très au sérieux par les autorités françaises, qui ont engagé des mois en amont deux entreprises de cybersécurité pour travailler à la contrer.
Enfin, au regard du contexte politique actuel, la menace d’un mouvement social d’ampleur voire d’émeutes plus ou moins violentes suite aux législatives complexifie encore la situation. Le risque est maximal sur les Jeux de Paris, et l’image de la France pourrait s’en trouver durablement affectée, ce qui aurait des conséquences économiques très concrètes, en matière de tourisme notamment. En cas de réussite, les retombées pourraient être symétriquement tout aussi bénéfiques, et ce d’autant plus que le danger était grand. Du 26 juillet au 11 août, la France ne jouera pas gros seulement sur le tartan, le gazon ou dans les lignes d’eau, mais partout dans sa capitale, à chaque minute de chaque heure.





