Qu’appelez-vous mémoricide ?
Le mémoricide est à une nation ce que le génocide est à un peuple. Le mémoricide, c’est quand toute une nation succombe à la mémoire pénitentielle en pratiquant l’amnésie des grandeurs et l’hypermnésie des lâchetés. C’est une mémoire invertie, c’est-à-dire qu’on nous force tous à vivre à l’envers des repères de nos pères, de nos mères, de nos héritages. Le mémoricide, c’est quand, par exemple, à la Toussaint, pour ne plus se souvenir, on réduit en cendres ses propres parents. C’est quand on brûle tous les points d’ancrage et les ancres de miséricorde de la société. Il faut bien se rendre compte que ce que vit la France aujourd’hui est inouï dans l’histoire de l’humanité. C’est la fin de nos antiques et précieuses civilités. La différence entre un homme et une civilisation, c’est que dans le cas de l’homme, la décomposition suit la mort, alors que pour la civilisation, elle la précède.
Ce n’est pas la première fois qu’il y a une tentative de mémoricide. Par exemple, la Révolution française en était un à certains égards ?
Il y a eu trois mémoricides. Le premier, c’est en effet la Révolution française avec Robespierre, qui déclare : « Quand j’ai vu à quel point l’espèce humaine s’est dégradée, je me suis convaincu moi-même de la nécessité d’un recommencement absolu de l’humanité. » C’est la table rase. On fabrique un homme nouveau, débarrassé de ses racines, de ses héritages. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Car qu’est-ce qu’une civilisation ? C’est quand l’homme qui vient au monde s’aperçoit très vite que ce qu’il peut apporter est infiniment moins subtil que ce qu’il reçoit. Ce premier mémoricide, c’est l’idée qu’avant 1789, il n’y a rien.
« L’incendie de Notre Dame a été une allégorie, celle de France qui se consume et qui renaît »
Philippe de Villiers
Le deuxième, c’est mai 68. Après la défaite de Sedan, les historiens républicains eux-mêmes, constatant qu’il n’y avait plus le ciment onctueux du saint chrême pour servir de fédérateur, ont inventé un fédérateur de substitution qui s’appelait le roman national. C’est-à-dire un récit légendé qui part du principe qu’une nation est un rêve tramé dans l’étoffe des songes. Or ce roman national a été détruit par mai 68 avec ce slogan écrit sur les murs de la Sorbonne : « Cours, camarade, le Vieux Monde est derrière toi. » Le Vieux Monde, c’est le roman national. Le Vieux Monde, c’est la mémoire des anciennes fécondités. Le Vieux Monde, c’est le dépôt millénaire.
Enfin, nous sommes en train de vivre le troisième mémoricide : le Wokistan. On efface jusqu’au passé lui-même, en considérant que l’Homme occidental est le coupable car hétérosexuel, sexiste, colonialiste et esclavagiste. Ce que n’a pas réussi la Révolution française, la table rase, le wokisme est en train de le tenter.
Justement, face au mémoricide que vous décrivez, la réouverture de Notre-Dame offre un moment presque miraculeux : on reconstruit une cathédrale gothique en mobilisant tous les artisanats d’exception et en redécouvrant des techniques anciennes… Le vieux monde n’a peut-être pas dit son dernier mot ?
Rome fut dans le Forum et la Grèce fut contenue dans le Parthénon. Si dans l’histoire des hommes, celle d’un peuple peut tenir tout entière dans une œuvre particulière, alors la cathédrale résume la France. Et la cathédrale des cathédrales, c’est Notre-Dame de Paris. C’est la maison du peuple français. Il y a déployé les expressions les plus pures de son génie créateur et a entassé dans le vaisseau renversé nos chimères et nos grimaces. L’incendie de Notre-Dame a été une allégorie. Celle de la France qui se consume et qui renaît. Quand, à minuit, je suis allé me coucher, les sapeurs-pompiers avaient livré leur verdict : les deux tours allaient tomber, après la flèche. C’en était fini de Notre-Dame. Mais le matin, les tours étaient encore là. Notre-Dame avait survécu. C’est l’allégorie de la France. On croit qu’elle va mourir et elle renaît.
Rétrospectivement, comment expliquez-vous l’émotion qu’a suscitée l’incendie de Notre-Dame, chez les croyants comme les non-croyants ?
Il y a au fond du cœur de chaque Français une sorte d’écho aux vicissitudes de la pierre souffrante décapitée. C’est-à-dire que chacun ressent, charnellement, vibrer en lui toute une France des hautes nefs immémoriales. Notre-Dame, c’est le souvenir des encens refroidis d’une foule chantante. C’est le souvenir d’un grouillement d’âmes simples. C’est un hymne à l’unité profonde de la symphonie millénaire. Pour les Français, Notre-Dame, c’est l’accord parfait du burin sur la pierre et du souffle de l’Esprit. Et d’ailleurs, sans savoir ce qui s’était passé à Notre-Dame depuis sa construction au XIIe siècle, puis sa reconstruction au XIIIe siècle, puisqu’elle a déjà brûlé une fois, c’est toute une histoire vivante qui se fraye un chemin. On entend l’âme de la France qui respire. Il ne faut jamais oublier la trace sur la dalle des pas lourds et accablés des cortèges triomphants, le Te Deum de Charles VII sous les voûtes, le vœu de Louis XIII, le Requiem du service solennel des funérailles de Turenne, le Te Deum pour la victoire de Marengo et en 1918, le 17 novembre, le Requiem Te Deum, la mort et l’appel de la vie qui revient. Sans oublier, Emmanuel, le gros bourdon muet depuis 1940 et qui se remet à sonner avec l’entrée des troupes de Leclerc le 24 août 1944.
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Mon père me disait souvent : « En France, aujourd’hui comme hier, on fait comme les aïeux : on va au bistrot quand ça va bien et on va à l’église quand ça va mal. » Il y a un exemple qu’il me racontait qui m’a toujours fasciné : le 10 mai 1940 quand le pays court à l’abîme, le recours au surnaturel apparaît comme l’unique voie de salut. Même aux politiques. Que font-ils ? Ils se pressent à Notre-Dame le 19 mai 1940 pour s’associer aux prières publiques. Paul Raynaud, alors président du Conseil, entonne une allocution poignante : « S’il faut un miracle, alors je crois au miracle. » C’est magnifique. C’est la France.
Il y aura un grand absent, le pape François…
Je lui consacre un chapitre dans mon livre intitulé : « Le président de l’ONG Catho Sans Frontières, vous parle. » Le titre donne l’explication. Le pape François pense que le temps de la civilisation européenne est fini. Comme l’explique Mathieu Bock-Côté, le pape François et Emmanuel Macron partagent ce désir de transformer la France en paradis diversitaire. Venir à Notre-Dame serait un contre-sens pour le pape François. Il souhaite que l’Europe soit punie parce qu’elle représente les racines de la chrétienté. Le pape se détourne de notre passé, qui est aussi le sien. Il veut construire une église neuve. Il veut réaliser Vatican III. Il est en train de le faire. C’est-à-dire remplacer une Église théocentrée par une Église égocentrée. Une Église où Dieu devient immanence au milieu de nous, où Dieu devient Gaïa. Une Église verte et un peu rouge sur les bords.
Est-ce un lieu de culte qui va rouvrir ou un lieu touristique ?
La muséification de Notre-Dame de Paris signifierait qu’on la transforme en un musée, que la couronne d’épines devienne un colifichet, prenant la valeur d’une pierre diamantée qui n’a plus rien à voir avec l’histoire vivante. Le cœur qui bat à Notre-Dame, c’est le cœur battant de la France. Je conclurai par Péguy qui, en pensant à Notre-Dame, saluait cette quintessence du génie d’un peuple : « C’est embêtant, dit Dieu, quand il n’y aura plus ces Français. Il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre. »






