Si vous avez vu plus de trois films français dans votre vie, vous voyez forcément qui c’est. Phillippe Uchan est connu comme ce voisin qu’on croiserait tous les jours sans pouvoir mettre un nom sur son visage. C’est la malédiction des seconds rôles, une sorte de célébrité anonyme qui entretient chez les spectateurs l’impression du déjà-vu… Que serait le cinéma sans une galerie de ganaches rassurantes, suffisamment professionnelles pour donner la réplique aux stars et suffisamment inconnues pour donner l’illusion d’un monde existant, qui « s’accorde à nos désirs » ? On l’a vu chez Albert Dupontel en fonctionnaire malchanceux (Adieu les Cons), chez Bruno Podalydès en… éponge (Liberté-Oléron), et bientôt chez Jean-Pierre Jeunet, trois réalisateurs qui aiment les « gueules » et assurément, Uchan a une gueule.
Pourtant, rien ne le prédestinait réellement à faire du cinéma. Cet originaire de Toulouse a plutôt au départ une appétence pour le chant. « Brel, Brassens et Nougaro, c’était ma sainte Trinité. Je voulais à tout prix être chanteur, mais faute de formation ad hoc, je suis rentré au Conservatoire d’art dramatique de Toulouse, avant de faire mes valises pour Paris et d’intégrer le cours Florent. » Nous sommes au début des années 80, et le cinéma français vit un drôle de moment. Il se cherche, il fait un peu de surplace après la frénésie créatrice des années 70. Il se heurte aussi à une France plus morose, à la gueule de bois soixante-huitarde… Le premier rôle de Phillippe sera celui d’un flic dans La Vengeance du serpent à plumes, grosse production lourdaude signée Gérard Oury qui tente de faire de Coluche un héros de comédie d’action… Un succès public dont Phillippe garde un souvenir ému : « Je ne connaissais strictement rien au cinéma, à l’époque j’avais plutôt choisi de me lancer à fond dans le théâtre… mais j’avoue que lorsque j’ai fait irruption sur le plateau, j’ai eu un certain vertige. »
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Le second rôle a cette grâce : il permet de vous tenir à la lisière du métier tout en étant parfaitement impliqué. Une position qui permet à Phillippe d’avoir un regard distancié sur cette époque et sur celle qui vient. « Les tournages sont devenus des machines contractuelles. Tout le monde se regarde en chien de faïence parce qu’on n’ose plus dire un mot qui serait blessant ou mal interprété. Sans parler de ces coordinateurs d’intimité qui viennent littéralement se coller entre le réalisateur et les acteurs à la moindre scène de baiser… Les tournages ont perdu leur naturel. Sans parler du fait qu’il devient de plus en plus difficile de faire financer son film si on n’embrasse pas une grande cause sociétale… Comme si le cinéma ne servait plus qu’à cela : devenir un tract. »
Heureusement, le naturel semble intact au théâtre, et c’est là que le comédien a vécu ses meilleurs moments. Car si le cinéma l’a souvent cantonné aux seconds rôles, il a interprété sur les planches des personnages célèbres. Une respiration nécessaire ? « Au théâtre, on joue d’une traite, c’est du domaine de la performance. Et puis dans ma carrière, j’ai eu la chance de mettre en scène un auteur que j’adore, et qu’on limite trop souvent à des clichés : Marcel Pagnol. »
Phillippe Uchan entretient une intimité avec Pagnol : d’abord pour leur proximité géographique, mais aussi parce que c’est dans l’adaptation célébrissime du Château de ma mère par Yves Robert, que Phillippe se fait connaître par le grand public dans le rôle de Bouzigues et pour lequel il est nommé aux Césars. Inévitablement, on revient au cinéma, comme si le 7e art n’avait de cesse de tirer la couverture à lui… laissant les acteurs à nu. « Il y a dans ce métier quelque chose d’à la fois complètement dérisoire et d’authentiquement courageux, confie Phillippe, songeur. Se déshabiller devant du monde, ce n’est pas facile. Et déshabiller son cœur et son âme, encore moins que son corps… Mais en même temps, on a bien conscience que tout cela est dérisoire. On sait qu’au fond, peut-être, un acteur n’est jamais rien que ça : une sorte de pute courageuse. »





