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Pierre Boutang : Anthropologie du secret

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Publié le

4 mars 2022

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Philosophe, romancier, poète mais aussi journaliste, Pierre Boutang marqua les esprits notamment par son ouvrage Ontologie du secret , et demeure encore aujourd’hui étudié dans les universités.
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C’est l’exercice le plus difficile : parler d’un philosophe mort somme toute récemment, qui a donc des disciples vivants, lesquels comme tous disciples ne sont pas d’accord entre eux, et qui a fait presque profession d’être obscur pour montrer la lumière. Maître du royalisme d’après-guerre, quand le maurrassisme était presque entièrement disqualifié par les fautes morales, politiques et même spirituelles de son chef et de certains de ses disciples sous Vichy, Pierre Boutang aura essayé toute sa vie de relever la tradition dont il fut le fils puissant et déroutant : étrange destin que de vouloir devenir le penseur d’une métaphysique de l’enracinement et de la transmission quand précisément ceux-ci ont été rompus.

Victime de l’épuration pour avoir rallié Giraud en Afrique du nord et non de Gaulle, le jeune normalien Boutang est rayé des cadres de l’instruction publique et interdit d’enseigner. Voilà l’érudit platonisant obligé de se colleter au journalisme, participant à et fondant diverses revues nationalistes, tout en publiant des pamphlets comme « Sartre est-il un possédé ? » et « La République de Joinovici ».

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Mais Boutang vaut beaucoup plus que son époque et dans la lignée de son second maître Gabriel Marcel mâtine son maurrassisme de phénoménologie et surtout de catholicisme. Il en tire dès 1948 une grande œuvre, La Politique considérée comme souci, où il tente de refonder la cité des hommes en affrontant Machiavel, Marx, Kelsen et Carl Schmitt : le politique n’est ni le tragique, ni la technique, ni une intuition sentimentale mais cette prudence fondée sur le réel le plus concret qui doit néanmoins déboucher sur une vraie quête métaphysique.

Après ce premier coup d’éclat, Pierre Boutang s’installe, dans une droite légitimiste presque orpheline comme l’une des grandes voix, aux côtés de Jean Madiran ou de Jean Ousset, avec qui les relations seront cependant plutôt orageuses des décennies durant. C’est surtout dans La Nation française, fondée en 1955, où défilent Hussards et penseurs nationalistes et chrétiens, comme Gustave Thibon, qu’accomplissant un grand effort, sur lui-même et sur son école de pensée, Boutang se libère peu à peu de son antisémitisme. La guerre d’Algérie, où il trouve un juste milieu lui est l’occasion de se raccrocher au gaullisme conçu comme une Marianne couronnée. La Guerre des Six jours, l’occasion de découvrir dans l’Israël moderne la voix nationale qui manque à la France.

Étrange destin que de vouloir devenir le penseur d’une métaphysique de l’enracinement et de la transmission quand précisément ceux-ci ont été rompus

Toujours poursuivi par les petits procureurs de gauche, Boutang revient à l’Université et en 76, malgré un hourvari orchestré, il succède à Emmanuel Lévinas à la chaire de métaphysique de la Sorbonne. C’est la consécration pour le lutteur et le banni, qui entretemps a brillé dans la critique littéraire (Les Abeilles de Delphes), encore dans le politique avec Reprendre le pouvoir (« Dans ce monde qui n’a que des banques pour cathédrales, il n’y a décidément rien à conserver ») et surtout en philosophie avec Ontologie du secret, ouvrage aussi mystérieux que son titre, contre quoi le lecteur a à lutter en permanence pour trouver l’entrée. C’est paradoxalement peut-être dans son débat télévisé avec Georges Steiner, où se conjoignent enfin deux voies de l’Europe, que Boutang, lui le façonneur de langue, se découvre le plus clairement.

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Philosophe des origines, Boutang appréhende le monde comme crypté et sans doute le langage toujours inattendu, âpre, étymologique, profond, déconcertant dont il use est-il une clef pour casser le code énigmatique qui recouvre l’univers. Ogre au physique et presque féminin à la pensée, réceptacle humain de la contre-révolution et révolutionnaire en esprit, fils infidèle pour demeurer fidèle, père de tous et de personne, le paradoxe Boutang n’a pas fini de livrer son secret.

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