Qu’est-ce que la géostratégie, et quel rapport entretient-elle avec le bien commun ?
Parler de géostratégie dans le cadre de la géopolitique, c’est mettre l’accent sur la dimension stratégique. Qui dit pensée stratégique dit opposition de deux volontés ou plus, luttant pour l’emporter – éventuellement par la destruction ou au moins la neutralisation de forces adverses. Une telle opposition est la conséquence presque inévitable de la multiplicité des pouvoirs en présence, chacun gérant sa position par rapport aux autres sans connaître le fonds de sa pensée, et au risque d’être dominé.
D’où une difficulté majeure dans la recherche du bien commun. Alors que, dans le cas d’une autorité commune (notamment un pouvoir politique jugé légitime), on tente de résoudre la question en confiant un rôle ultime de recherche du bien commun à cette autorité, ici, c’est par définition impossible, puisqu’en général, elle n’existe pas ou n’a pas de force. Ce sont donc les acteurs eux-mêmes qui vont devoir chercher ce bien, au moins un certain bien, tout en tenant compte de l’incertitude créée par la volonté contraire qui leur fait face et qui peut être gravement dangereuse.
Vous montrez que la géostratégie se caractérise par son aspect paradoxal et imprévisible. Pourquoi ?
Le résultat de la confrontation de deux volontés humaines, raisonnablement intelligentes, mais poursuivant des buts opposés, ignorantes de la pensée intime de l’autre, est intrinsèquement imprévisible. D’où la nature paradoxale de la stratégie. S’y ajoute par ailleurs une imprévisibilité pratique due à l’évolution des événements, car, dans la majorité des cas la conduite des opérations, résultat en partie de décisions de l’adversaire, entraîne bien au-delà de ce qu’on voudrait, ou voulait au départ.
Cette imprévisibilité intrinsèque est un scandale intellectuel ; car c’est le cas principal, dans l’ensemble des relations humaines, où l’exercice de la rationalité ne conduit intrinsèquement pas à une connaissance, et donc à une prévision possible. Cette imprévisibilité atteint un degré extrême dans le cas des opérations militaires, puisque la destruction réciproque y est l’élément central. Mais elle se retrouve évidemment dans de multiples occasions de la vie humaine.
En quoi l’idéologie est-elle un obstacle à la recherche du bien commun en matière géostratégique ?
Si on appelle idéologie un système de pensée qui prétend donner a priori une réponse sur la bonne solution à apporter, cela présente en matière géopolitique un double inconvénient. D’une part, elle suppose par définition une simplification relative de situations complexes et court ce faisant le risque de conduire à des solutions soit inefficaces, soit inadaptées. C’est particulièrement vrai en matière de géostratégie puisque l’indétermination sur le résultat possible ou souhaitable y est à son comble. D’autre part, elle donne trop souvent à ceux qui y adhèrent un degré élevé de conviction morale (ou d’hypocrisie) qui leur fait non seulement souvent négliger la réalité, mais aussi user de violence pour imposer des solutions jugées bonnes a priori.
Plus qu’à un choc des civilisations, nous assisterions à des conflits idéologiques dites-vous. Pourquoi ?
Il y a plusieurs civilisations au sens large, et malgré la mondialisation, la spécificité des différentes cultures s’affirme avec le développement économique et politique. Mais cela ne signifie pas que les rapports entre puissances se définissent d’abord par les civilisations auxquelles elles sont censées appartenir. À l’intérieur d’une même « civilisation » (notion d’ailleurs pas si définie que cela), il peut y avoir des antagonismes intenses, et inversement des pays de cultures diverses peuvent avoir des rapports confiants ou des alliances.
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Les idéologies sont en revanche un facteur important de conflit, y compris d’ailleurs une idéologie du conflit de civilisations. Mais le facteur essentiel reste la notion même de puissance et leur rivalité.
Dans le cadre d’un conflit, comment bien agir quand l’ennemi se fiche pour sa part de la paix et du bien commun mondial (pensons aux islamistes) ?
Dans toute situation de conflit, la réalité du conflit des stratégies rend par définition difficile la recherche du bien commun et notamment de la paix, même si les adversaires sont, autant qu’on peut l’être en ce monde, un tant soit peu soucieux de la recherche du bien. A fortiori si l’ennemi exclut clairement une telle recherche et toute paix autre que de pure domination de sa part. Prenons le cas d’Hitler : le passage à la lutte armée est alors difficilement évitable. Mais cela n’empêche pas une certaine flexibilité, par exemple pour jouer l’émergence chez l’adversaire d’un pouvoir orienté différemment (coup d’État, jeu des factions ; etc.). Il est notamment dangereux pour le bien commun, hors cas extrêmes comme le nazisme, de viser a priori la capitulation de l’adversaire comme le seul objectif possible.
Le cas des islamistes est complexe car il en existe de multiples variétés. Si Daech paraît relever d’une approche résolument confrontationnelle, dans d’autres cas on peut avoir à parier sur une évolution des régimes concernés : toute l’histoire de l’Islam est faite de cet amollissement de pouvoirs à l’origine implacablement guerriers et violents.
Votre ouvrage précédent s’intéressait à la guerre juste. Comment, à travers ce prisme, analysez-vous le conflit en Iran ?
Parmi les critères de la guerre juste, il y a entre autres la légitimité du but et l’idée raisonnable qu’on peut obtenir par la guerre un résultat meilleur, qui ne peut être obtenu autrement ; plus l’usage de moyens strictement proportionnés. Or en l’espèce, la recherche d’un renversement du régime ne respecte pas ces critères : on ne change pas un régime politique enraciné par des bombardements. L’affaiblissement de l’Iran non plus : outre que le régime pourrait en sortir renforcé, les conséquences indirectes sont disproportionnées et contreproductives (par exemple, la confirmation du pouvoir de l’Iran à perturber le trafic dans le détroit d’Ormuz). Le seul objectif défendable est la neutralisation de l’effort de l’Iran pour acquérir l’arme nucléaire. Cela pourrait justifier des frappes chirurgicales comme en juin 2025, mais pas la guerre en cours, qui à ce stade ne paraît pas faire avancer la question du nucléaire.
Suite à la multiplication des interventions américaines, beaucoup se sont ému des violations répétées du droit international. Que peut encore celui-ci pour le bien commun mondial ? L’ONU est-elle en état de mort cérébrale, pour paraphraser Emmanuel Macron ?
On a beaucoup exagéré, en Europe notamment, le rôle du droit international ou de l’ONU depuis 1945 : il y a eu d’innombrables guerres et conflits et très peu ont été évités ou canalisés par l’usage du droit. Mais il ne faut pas tomber dans le défaut inverse, comme cela paraît être le cas de Donald Trump, qui consiste à considérer que toute référence de ce type est sans valeur par rapport au pur jeu des intérêts. Disposer de balises comportementales communes orientées dans le sens de la paix et du bon voisinage est en soi bon ; même si cela n’a rien à voir avec la situation interne à un pays, où la loi dispose en principe du monopole de la force.
Le pape Léon XIV multiplie les appels à la paix. Qu’en pensez-vous ? Plus largement, quel rôle le Vatican peut-il jouer dans la recherche du bien commun mondial ?
Que le pape multiplie les appels à la paix est pour le moins une évidence. Cela retrouve une tradition ancienne dans l’Église, à commencer par la Paix de Dieu au Moyen Âge, pour continuer avec les appels poignants de Benoît XV face au carnage de 14-18. C’est notamment le cas avec la guerre d’Iran, dont j’ai rappelé qu’on ne pouvait la considérer comme une guerre juste. On notera cependant que le pape Léon en reste à une condamnation générale et absolue de toute guerre, sans appuyer son raisonnement sur une analyse de situation que la théorie de la guerre juste permettrait plus clairement, et notamment du problème posé par le nucléaire iranien. Un discours plus ajusté aurait permis à mon sens un meilleur échange sinon avec Trump, au moins avec Vance. Ce qui n’excuse pas leurs propos, notamment ceux de Trump.
Que l’Église ait son rôle à jouer dans la recherche de la paix et du bien commun est donc une évidence. En particulier, même si la responsabilité des affaires de ce monde incombe aux dirigeants laïcs, le rappel de principes moraux, domaine de compétence du magistère, s’accompagne légitimement de prises de positions sur des questions concrètes relevant du politique. Tout en évitant la tentation d’une approche dite prophétique si elle ne prend pas assez en compte les réalités en jeu.






