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Léon XIV vs Donald Trump : vrai Messie et faux prophète

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Publié le

17 avril 2026

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Par-delà son aspect spectaculaire, la passe d’armes entre Léon XIV et Donald Trump signe l’entrée dans une nouvelle ère théologico-politique. Et le président américain pourrait y perdre gros.
© DR

La confrontation devait arriver, mais on ne l’imaginait pas si violente. Tout a commencé dimanche, sur la base militaire d’Andrews, dans le Maryland : « Je ne suis pas un grand fan du pape Léon. C’est quelqu’un de très progressiste et peu soucieux de la lutte contre la criminalité », déclarait Donald Trump, l’accusant notamment de « faire joujou avec un pays qui souhaite se doter de l’arme nucléaire ».

Lundi, le président récidivait dans un long message posté sur son réseau social Truth, qui accusait pêle-mêle Léon XIV de soutenir le programme d’armement nucléaire iranien, de s’être opposé à l’opération militaire au Venezuela et de rencontrer des sympathisants de Barack Obama. « Je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis parce que je fais ce pour quoi j’ai été élu ». Surtout, il expliquait que Léon avait été élu pape parce que le Vatican aurait vu en cet Américain le meilleur moyen de contrôler Trump. « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, Léon ne serait pas au Vatican », concluait-il, non sans une certaine humilité. Mais pas encore satisfait, le même Trump partageait ensuite un montage de lui en Jésus-Christ thaumaturge, avec aigles, soldats et avions dans le ciel – image depuis supprimée, Trump arguant qu’il n’y était pas figuré en Christ mais en médecin de la Croix Rouge. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu.

Depuis l’Algérie où il était en voyage, le souverain pontifie est resté droit dans ses bottes, rappelant qu’il n’était pas un politicien et n’avait dès lors pas l’intention de rentrer dans ce genre de polémiques. « Je n’ai pas peur ni de l’administration Trump, ni de m’exprimer haut et fort sur le message de l’Évangile », rétorquait-il tranquillement.

Bienvenue dans l’ère postlibérale

Le premier et plus évident enseignement de cette confrontation, c’est qu’une question que l’on croyait définitivement disparue se pose à nouveaux frais : quel est le cadre théologico-politique dominant, ou plutôt, comment s’articulent pouvoirs temporels et spirituels ? Le simple fait que les dirigeants des États-Unis soient tenus de prendre publiquement position sur cette question, vis-à-vis de l’autorité papale, montre que nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Pareille passe d’armes n’aurait pas eu lieu il y a quarante ans, quand le consensus libéral était pleinement établi, quand les philosophies de Jürgen Habermas et de John Rawls refaçonnaient l’Occident, quand Francis Fukuyama prophétisait avec certitude la fin de l’histoire. Longtemps occultée, la question des relations entre les pouvoirs temporel et spirituel est à nouveau au cœur de la vie politique américaine. Bienvenue dans l’ère postlibérale.

Lire aussi : Le trumpisme peut-il réveiller l’Occident ? Conversation avec Patrick Deneen, Chantal Delsol et Phillip Blond

Si Trump s’est senti obligé de rétorquer, outre sa mégalomanie notoire, c’est que la voix du Saint-Père porte, et elle porte pour plusieurs raisons. Primo, parce que Léon est américain. Deuxio, parce que 70 % des Américains se disent chrétiens. Tertio, parce que les catholiques sont la première communauté chrétienne aux États-Unis, et représentent même 21 % de la population. Quarto, parce que Trump, pour faire avaler l’intervention en Iran à une opinion publique pour le moins réticente, l’a habillée de motivations religieuses, et qu’il ne peut dès lors souffrir d’être contredit sur ce terrain sans perdre la face. Voilà pourquoi, tel Guillaume de Nogaret, il a osé sermonner le Saint-Père, avec toute la brutalité et l’indécence qu’on lui connaît.

Monarque de droit divin

S’il prend au sérieux la question religieuse, Donald Trump entend l’instrumentaliser pour installer un nouveau régime théologico-politique : il sera peu ou prou monarque de droit divin. Il est l’envoyé du Ciel sur Terre, pour le salut de l’Amérique, nouveau Peuple élu en une nouvelle Terre promise. Il l’avait annoncé lors de sa très monarchique cérémonie d’investiture : lors de l’attentat qu’il a subi, il a été « sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique ». Ces derniers temps, toute sa communication est repeinte de justifications religieuses, dans la droite lignée de l’antique messianisme américain, depuis ses généraux qui parlent de guerre spirituelle en Iran, jusqu’à ces scènes surréalistes de bénédictions par des pasteurs évangéliques, mains tendues, accompagnés de prêche comparant très sérieusement Trump au Christ, en passant par la consécration des États-Unis à Dieu. C’est dans le Ciel, et plus seulement dans les foules, que Trump deuxième version cherche sa source de légitimité.

La conséquence institutionnelle est toute naturelle : rien ne saurait désormais limiter son pouvoir. Pas de limites institutionnelles – on sait combien Trump veut renforcer le pouvoir exécutif au détriment de tous les contre-pouvoirs, et prit comme un crime de lèse-majesté l’opposition de la Cour suprême sur ses droits de douane. Pas de limites formelles – Trump a fait voler en éclats tous les usages du langage politique et diplomatique. Pas même de limites dans le temps – à plusieurs reprises, il a sous-entendu qu’il aimerait être candidat en 2028, alors que la Constitution le lui interdit (la Cour suprême tranchera cette question cet été dans une décision très attendue). Du monarque absolu, on retrouve encore le système de cour, et la même logique de clientèle. Son unique limite, il l’a dit, c’est sa « propre morale », ce qui n’est pas fait pour nous rassurer.

Bref, c’est ni plus ni moins un mode de gouvernance inconnue au XXIème siècle que Trump est en train d’inventer. Le politologue britannique Philip Blond l’avait annoncé dans un entretien à L’Incorrect : « À l’avenir, l’autoritarisme populaire remplacera la démocratie comme mode de gouvernement nécessaire. La tâche principale consistera à le reconnaître, et à redécouvrir les notions anciennes des devoirs du prince, car nous serons gouvernés par de nouveaux Césars. » Nous y sommes.

La querelle des deux pouvoirs

Dans ce cadre, le choc avec le pape ne pouvait qu’être frontal ; et nous voilà replongés en plein Moyen Âge, dans ces longues querelles qui opposèrent les papes aux rois et empereurs d’alors pour trancher une sempiternelle question : à quel point le Prince peut-il se faire l’interprète de Dieu, et à quel point le pape peut-il s’immiscer sur le terrain politique ? Quelques semaines plus tôt, l’administration américaine aurait déjà menacé Léon XIV de faire revenir la Papauté au temps d’Avignon, c’est-à-dire d’asservir le Saint-Siège à ses velléités.

Sur ce point, c’est la réponse du vice-président J.D. Vance, catholique de son état, qui est sans doute la plus révélatrice – et sidérante. Sa première réaction fut de signifier qu’« il vaudrait mieux que le Vatican s’en tienne aux questions morales et laisse le président des États-Unis se charger de définir la politique publique américaine ». Vance niait donc au pape le droit de s’exprimer sur des matières temporelles. Le vice-président postlibéral se cachait ici derrière un argumentaire libéral éculé que ne peut soutenir un catholique : la foi appelle évidemment des conséquences dans la cité, c’est même ce qu’on appelle la doctrine sociale de l’Église.

Lire aussi : Entretien avec Adrian Pabst : le trumpisme décrypté

Se rendant sans doute compte de sa méprise, Vance changeait ensuite son fusil d’épaule et reprochait plutôt au pacifisme papal de méconnaître la théorie de la guerre juste – rappelons pourtant que Léon est un spécialiste de saint Augustin, père de ladite théorie… Certes, le pape pouvait donc s’exprimer sur des matières temporelles, mais il devait mieux s’assurer que son discours soit ancré dans la vérité théologique. « Tout comme il est important que le vice-président des États-Unis fasse preuve de prudence lorsqu’il aborde des questions de politique publique, il est extrêmement important que le pape fasse preuve de prudence lorsqu’il aborde des questions de théologie. » Converti depuis quelques années, le vice-président américain sous-entendait donc en toute tranquillité que le pape se trouvait théologiquement dans l’erreur. La folie de son patron serait-elle contagieuse ?

Le soutien des catholiques en suspens

Un tournant politique est peut-être en train de s’opérer sous nos yeux. Toutes les composantes de la droite Trump ayant permis sa réélection en 2024 partent en lambeaux. Après la volte-face d’Elon Musk, après la fracturation du mouvement MAGA, c’est maintenant le soutien des intellectuels postlibéraux, majoritairement catholiques, qui est en jeu. Le juriste Adrian Vermeule, le philosophe Edward Feser, les essayistes Rod Dreher et Sohrab Ahmari ont déjà pris, sur X, leur distance d’avec Trump. Feser a été on ne peut plus clair : « Le pape est le père spirituel de tous les catholiques. Dans une famille, même quand on n’est pas d’accord avec son père, on se mobilise pour le défendre lorsqu’il est attaqué par un étranger. » Vermeule citait pour sa part le bon Louis Veuillot : « Rien dans nos principes ne nous engage à ménager les désordres des rois. » Quant à Dreher, il a même affirmé que « Trump est trop insignifiant pour être le véritable Antéchrist, mais [qu’] il incarne l’esprit de l’Antéchrist ».

De là, deux conséquences. La première, c’est l’avenir de J.D. Vance : en prenant ainsi la défense de Trump, n’est-il pas en train de perdre ses soutiens naturels, et d’user son crédit intellectuel et politique ? Plus que jamais, sa candidature en 2028 est en danger. L’autre conséquence sera dans les urnes, à un peu plus de six mois des midterms. Depuis 2008, les catholiques sont le groupe religieux ayant le plus basculé vers le Parti républicain. 58 % d’entre eux avaient opté pour Trump en 2024, soit dix points de plus qu’en 2020 où ils avaient préféré Biden. Les propos et la photo en Christ du président ont provoqué une bronca parmi les catholiques – clercs et laïcs –, beaucoup ayant dénoncé un blasphème. C’est donc un soutien décisif que le président a fâché, et s’est peut-être même aliéné.

Depuis lundi, un vieil adage français circule sur les internets américains : « Qui mange du Pape en meurt. » Nul doute que si Vance souhaite un avenir politique, il devra faire étape à Canossa.

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