Né en 1930 en Normandie, Legendre, comme Julien Freund, gardera de ses origines modestes une vénération pour le savoir et le mépris du grégarisme universitaire. Son parcours est doublement atypique. C’est d’abord celui d’un érudit pluridisciplinaire : docteur en droit, en anthropologie et en économie, Legendre s’imposera comme un penseur de l’État et des institutions. Au plan professionnel ensuite : s’ennuyant à l’université, il débutera sa carrière dans un cabinet de consultant économique en Afrique, l’occasion pour lui de se familiariser avec le monde de l’entreprise, et surtout d’acquérir un regard distancié sur l’Occident qu’il appréhendera désormais avec le regard de l’ethnographe.
Autre expérience de décentrement radical, par rapport à sa subjectivité cette fois : la pratique, en tant que patient, de la psychanalyse. Ces deux expériences seront à l’origine de sa passion pour l’architecture invisible des êtres et des civilisations. Il en tirera cette leçon capitale : l’être humain étant l’animal parlant, toute identité, individuelle ou collective, est avant tout le produit d’un assemblage de textes.
Son approche archéologique, « sédimentaire », de l’histoire l’amènera à découvrir le rôle essentiel dans sa construction du monument romano-canonique, produit de l’alliance, à l’ère grégorienne, du christianisme et du droit romain
Son œuvre dévoile donc les coulisses et fondations de l’Occident. Son approche archéologique, « sédimentaire », de l’histoire l’amènera à découvrir le rôle essentiel dans sa construction du monument romano-canonique, produit de l’alliance, à l’ère grégorienne, du christianisme et du droit romain. Or, individus et civilisations sont régis par la raison mais aussi par l’inconscient, cette arrière-scène où tout est possible. L’institution est donc le montage où se construit la raison ; et l’institution première est la filiation qui est mise en acte du principe généalogique. Elle est la condition absolue pour l’avènement du sujet, sa seconde naissance en quelque sorte, car elle l’inscrit dans le temps et l’oblige à la reconnaissance de la mort, cette limite ultime. Bref, elle est « le garde-fou de l’humanité ».
Il y a donc de l’indiscutable dans toute civilisation, raison pour laquelle Legendre qualifiera son anthropologie de « dogmatique ». Cet « Indiscutable » se polarise dans une référence ultime qui garantit toutes les autres et qu’il nomme la « Référence » : celle-ci est constituée « de vérités incontrôlables, de croyances aspirant au statut d’intouchables […] Derrière toute civilisation, il y a une image dans le miroir qui ne se discute pas ». Elle occupe la place du Tiers, elle est « le lieu des réponses d’avant les questions », la source de la légitimité et sa mise en scène ; et les rituels, les images, les récits, les symboles ont pour fonction de consolider son indiscutabilité.
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Autant de réflexions qui heurtent de front la sensibilité contemporaine car révéler qu’il y a du non-négociable, étudier ces montages de la raison que sont les institutions et la façon dont elles se nouent avec le psychisme, c’est faire le procès de la désinstitution en cours. C’est également révéler que l’Occident suit la pente de la déraison. Nos sociétés, ces « me-society » caractérisées par la désymbolisation de masse, Legendre les qualifie de « post-hitlériennes » parce qu’elles inscrivent le fantasme dans la loi, poursuivant à leur insu l’entreprise de sape normative initiée par le nazisme, et enlisent l’Occident dans une sorte d’obscurantisme psychotisant. Pire, celui-ci veut forcer le monde entier à s’aligner sur sa décomposition. Ce nouvel impérialisme a pour arme le management qui promeut une société horizontale avec pour seul impératif moral l’efficacité. Il lui consacrera un film : Dominium Mundi. Il s’inquiétera également des conséquences sur les jeunes générations de cette désintégration des montages de l’identité dans un chef d’œuvre : Le crime du caporal Lortie.
L’œuvre de Pierre Legendre est monumentale. Comme il est difficile de la réfuter, on préférerait oublier son existence. Déjà la voilà moins disponible en librairie. Mais nous savons qu’elle nous attend et que sa lecture attentive sera le préalable à notre renaissance.





