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Pierre Vermeren : « Nos élites ont considéré l’islamisme comme une réaction sociologique à la pauvreté des banlieues » (1/2)

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Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’histoire du Maghreb, Pierre Vermeren a récemment publié Déni français (Albin Michel, 2019), ouvrage dans lequel il explique notamment que l’inconscient collectif politique de notre pays ne cesse de porter la marque de la guerre d’Algérie qu’il n’a pas digérée et n’arrive pas à penser l’islam en tant que religion aujourd’hui.

 

Vous soulignez la persistance du déni qui entoure la guerre d’Algérie dans la mémoire collective française. Sous quelle forme ce déni perdure-t-il aujourd’hui ?

 

La question algérienne est centrale, mais j’ai élargi mon propos aux relations entre la France et les pays arabes en général, la France ayant découvert le monde arabe et berbère à partir de l’Algérie. Par effet d’extension, la Tunisie, le Maroc, la Mauritanie, le Liban, la Syrie, Les Comores, Djibouti (sans parler de l’Égypte au XIXe siècle), ont été précipités dans l’histoire coloniale française. Depuis les indépendances, la France a tissé un réseau de relations très particulier avec l’ensemble du « monde arabe » ainsi rebaptisé depuis la guerre.

 

Le déni porte spécifiquement sur la relation ambiguë que nos dirigeants entretiennent avec le monde arabe, parce qu’ils éprouvent à la fois un sentiment de culpabilité -non dénué de supériorité-, le tout mêlé à des intérêts et à une dépendance croisés, qui débouchent parfois sur de la corruption. Par ailleurs, la question coloniale reste souvent un impensé, et celle de la décolonisation est l’objet de polémiques récurrentes. L’Algérie de Bouteflika l’a utilisée abondamment pour faire oublier la guerre civile des années 1990.

Il y a un impensé spécifique sur la nature de l’islam, qu’on voit communément en France comme un autre christianisme par ignorance ou par faiblesse coupable.

Quant à l’islam, il est intriqué avec ce dont on vient de parler. Il y a un impensé spécifique sur la nature de l’islam, qu’on voit communément en France comme un autre christianisme par ignorance -laquelle concerne les deux religions chez nombre de nos dirigeants- ou par faiblesse coupable (voire par excès de charité chrétienne ou laïque). De plus, on oublie que l’islam en France est piloté de l’extérieur par des pays qui l’utilisent à diverses fins, et veulent surtout garder le contrôle sur leurs immigrés et les musulmans de France. Paresse intellectuelle et peur ne permettent pas de penser l’islam.

 

Nombre de figures politiques et intellectuelles françaises estimaient que l’apport migratoire musulman serait facilement digéré dans la société française, car ils ne prennent pas au sérieux l’islam et regardent la religion comme un reliquat des temps anciens. Pourquoi un tel déni du fait religieux ?

 

Une partie importante des élites françaises a rejeté la religion catholique (voire le judaïsme ou le protestantisme) et nie l’importance du fait religieux dans la société laïque moderne. La religion est pour eux une affaire personnelle qui relève exclusivement de la vie privée. C’est impensable en islam.  Au moment de la décolonisation et au début de l’immigration maghrébine en France, les marxistes et une partie de la gauche pensaient que le fait religieux était un archaïsme, une survivance du passé sans importance pour l’avenir. À quoi s’ajoute l’ignorance des Français en général et des catholiques en particulier vis-à-vis de l’islam, doublée d’une culpabilité collective de nos dirigeants envers ce passé colonial. L’héritage, c’est aussi de penser que les religions ça se contrôle et ça se dirige, et en définitive que les immigrés musulmans seraient à terme absorbés dans la République.

 

Lire aussi : Pierre Vermeren :La France et le monde arabe

 

On ne veut pas voir que cette religion qui s’est développée en France est mondiale, et qu’elle est reliée par mille fils aux territoires d’origine ; sans parler du fait que le passif colonial n’a pas disparu par enchantement. Ensuite, nos élites ont considéré l’islamisme comme une réaction sociologique à la pauvreté des banlieues, alors que c’est un phénomène idéologique international qui est né en Arabie saoudite avant la colonisation (je parle du salafisme wahhabite), et qu’il est depuis les années 1970 propulsé par les pays du Golfe grâce à leurs pétrodollars, puis aux médias électroniques. L’islam nord-africain que la France coloniale a rencontré sous la colonisation a vécu : l’islam est aujourd’hui mondialisé, salafisé, normatif et homogénéisé. Il n’a plus rien à rien à voir avec les confréries maraboutiques « de papa », pour reprendre une expression connue !

 

Vous évoquez une charité mal ordonnée des chrétiens, qui fait de la charité individuelle un impératif catégorique de la collectivité politique nationale, sans voir l’impact culturel d’une immigration de masse.

 

 

Il faut historiciser cette question. Pendant plus de 1000 ans, l’islam a été voué aux gémonies par l’Église catholique et Mahomet était considéré comme une figure de l’Antéchrist. Ensuite, l’Église a été tenue à l’écart de la colonisation par les militaires français, qui avaient perçu que la résistance des populations d’Afrique du Nord était impulsée par l’islam. L’Église n’a pas évangélisé en Afrique du Nord, hormis les Pères blancs en Kabylie sous la forme indirecte de l’assistance aux pauvres et de l’ouverture d’orphelinats. La colonisation avançant, et la guerre d’Algérie s’installant, l’Eglise d’Afrique du nord a considéré qu’elle était associée à une entreprise « diabolique ». Ce sont des théologiens français qui, durant le concile Vatican II (1962-1965), ont changé le regard mondial de l’Église sur l’islam et ont affirmé que les autres religions, notamment l’islam, étaient une voie d’accès à Dieu.

 

 

Lire aussi : Le pape François ou l’apologie des migrations

 

Les États du Maghreb ont rejeté la France coloniale mais pas l’Église catholique, qui est restée sur place dans un format réduit. Ils ont gardé une hiérarchie épiscopale et des églises, mais à condition de ne pas faire d’évangélisation. Au Maroc, interdiction est faite aux musulmans d’assister à une messe, tout comme en Algérie, si bien qu’on a un catholicisme d’étrangers, hormis en Kabylie où une petite communauté locale endogène a persisté, et où le protestantisme s’est un peu implanté.

Depuis la crise migratoire de 2015, l’Eglise a érigé la vertu privée de charité envers l’étranger en vertu politique collective pour les Etats européens.

Pour répondre à votre question, ce qui se passe en Europe est très différent. La Papauté veut tenir les trois bouts de la chaîne. Protéger les chrétiens d’Orient menacés ; manifester en Europe occidentale sa charité vis-à-vis des migrants et des populations musulmanes qui s’y sont installées depuis la décolonisation ; et rester une Église du témoignage et du silence en Afrique du nord. Tout cela est respectable, mais l’Eglise n’exige pas la liberté de conscience pour les musulmans au sud de la Méditerranée, car cela menacerait sa présence. En revanche, depuis la crise migratoire de 2015, elle a érigé la vertu privée de charité envers l’étranger en vertu politique collective pour les Etats européens. Mais les conditions criminelles de la migration au sud ne sont pas commentées, non plus que l’absence de liberté de conscience au Sud de la Méditerranée ; sauf en Tunisie depuis 2014.

 

Aujourd’hui, beaucoup de Chrétiens investis dans le dialogue inter-religieux ou dans les cités, n’ont pas pour mission d’évangéliser car on ne prêche plus la conversion des musulmans.

 

Charles de Foucauld affirmait au début du XXe siècle que les Nord-africains peuvent être Français à condition de devenir catholiques. Cette pensée d’un homme d’Église a disparu de l’univers mental des catholiques contemporains. La découverte après la deuxième guerre mondiale, lors de la guerre d’Algérie, que l’armée française pratiquait la torture a horrifié ces hommes d’Église et a radicalement changé leur position.

Charles de Foucauld affirmait au début du XXe siècle que les Nord-africains peuvent être Français à condition de devenir catholiques.

Ils ont reconsidéré au Maghreb les croyants face auxquels ils se trouvaient, puis d’autres qui vivaient dans les cités françaises des années 1960 et 1970, ont vu dans l’immigré maghrébin la figure du prochain, indépendamment de sa religion. Ne considérant que l’homme et non sa religion, celle-ci est passée sous silence comme quelque chose d’insignifiant. L’islam est donc devenu une non-question pour des raisons profondément catholiques, et cette conception s’est transmise à nombre de responsables politiques totalement ignorants de ces affaires.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 

Pierre Vermeren : Déni français, notre histoire secrète des relations franco-arabes, Paris, Albin Michel, 2019.

Possibilité d’acheter l’ouvrage ici ou ici.

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