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[Portrait] Alban Degrave : le cuirassier-chef de l’empereur

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Publié le

25 septembre 2023

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« Moustaches, cheveux plaqués sur le crâne et pochette de soie, on croirait un élégant des années trente perdu dans un siècle sans boussole.» Portrait.
Degrave

«Je suis né le 5 avril 1982 à Paris, j’ai grandi à Versailles et j’habite à Châtillon. » Voilà en une phrase le résumé d’une vie. Une vie menée au pas de charge, sabre au clair. Dans son bureau encombré à deux pas de l’hôtel des ventes de Drouot, Alban Degrave pratique le phrasé militaire : précis et sans fioriture. Moustaches, cheveux plaqués sur le crâne et pochette de soie, on croirait un élégant des années trente perdu dans un siècle sans boussole.

« Ma grand-mère est arrivée en 1947 gare Montparnasse avec mon père sous le bras. La vie était rude pour les pauvres. La seule issue résidait dans l’excellence scolaire. » À la force du poignet, le père d’Alban devient ingénieur dans l’industrie nucléaire. Devenu à son tour chef de famille, il envisage pour son fils une voie royale. « Il m’avait inscrit à la naissance à HEC. La vie en a voulu autrement. » À sept ans, le cancer emporte sa mère. À l’évocation de cette tragédie, la voix devient plus douce. Le coup est si rude qu’il provoque une amnésie partielle de son enfance. « Je n’ai pas compris la disparition de ma mère. Cela revient aujourd’hui par bribes. C’est peut-être pour cela que j’aime le passé. »

Moustaches, cheveux plaqués sur le crâne et pochette de soie, on croirait un élégant des années trente perdu dans un siècle sans boussole.

Élève médiocre, Alban Degrave est orienté à quinze ans pour devenir cuisinier. Entré au collège hôtelier de Saint-Cloud, il se métamorphose et devient premier de sa classe. « Lorsque ma mère est décédée, j’ai dû faire la cuisine. Dès l’école primaire, j’ai appris des dizaines de recettes. » Ses professeurs décident de le présenter au concours national de cuisine. Arrivé en finale, il remporte le second prix. « Grâce à cette victoire, je suis parti au Mexique pendant quinze jours. J’ai rencontré les plus grands chefs français expatriés en Amérique. Certains étaient sans diplôme et carrément analphabètes. Mais dans leurs domaines, ils étaient des cadors. »

Le jeune Degrave a de l’or au bout des doigts. Le lauréat cuisinier fait la tournée des grandes maisons : le Trianon Palace, le Prince de Galles, la maison Guy Savoy. « À vingt-cinq ans, je gagnais très bien ma vie. D’autant que je ne dépensais rien. Quand on passe seize heures devant les fourneaux, on ne va ni au bistrot, ni au shopping. » Alors que fait Alban Degrave durant ses congés ? Il renoue avec une passion tenace : l’histoire. « Dès que j’avais un moment de libre, je me rendais à l’hôtel Drouot pour acheter des armes anciennes. » Une passion qu’il nourrit depuis l’enfance. Avant d’être chef cuisinier, l’écolier Degrave a envoyé du lourd : à huit ans, les pompiers interviennent pour un obus qu’il a déterré dans un champ ; à dix ans, la police lui confisque une arme à feu qu’il a exhibée devant ses camarades en classe. « Depuis ma visite aux Invalides à l’âge de sept ans, je n’ai pas décroché de la passion des armes anciennes. »

En 2014, il franchit le Rubicon et fait ses adieux à la gastronomie. Ses débuts dans le petit monde des antiquités militaires sont difficiles. « La plupart des jeunes embauchés avaient suivi l’enseignement de l’École du Louvre. Vis-à-vis d’eux, je ne faisais pas le poids, mon CV était très léger dans le milieu. Je n’avais que ma bite et mon couteau pour convaincre les employeurs. » Alban Degrave finit par décrocher un stage. Pendant un an, il organise les budgets publicitaires et met au point les catalogues d’une maison de ventes. « J’ai pu voir de très belles pièces comme la dernière chemise portée par Napoléon à Sainte-Hélène. » Un véritable talisman pour ce passionné de l’Empire qui porte sur ses costumes un bouton de la garde impériale.

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En 2016, Alban Degrave cesse d’acheter et de vendre pour devenir expert. Il conseille aujourd’hui les maisons de vente sur la valeur des armes présentes sur le marché. « La qualité de fabrication d’une pièce n’est pas le seul critère d’évaluation, il faut aussi tenir compte de son histoire. Il y a quelques années, je présentais à un collectionneur un pistolet ayant appartenu au général Louis-Gabriel Suchet (1770-1826). Il fit la fine bouche, m’expliquant qu’elle était d’une fabrication médiocre. J’ai alors explosé : Avez-vous compris que cette arme fut entre les mains de Suchet lorsqu’il traversa le col du Grand-Saint-Bernard ? Si pour vous c’est un détail insignifiant, alors nous n’avons plus rien à nous dire!”» Le collectionneur est reparti avec l’arme.

Bonapartiste à fleur de peau, Alban Degrave n’hésite pas à sortir les sabres pour régler ses comptes. « Au cours d’un duel, j’ai coupé le canal lacrymal de mon boss », dit-il en rigolant. Parfois, quand un bretteur lui ouvre la main, il recoud la plaie avec du chatterton.

Fasciné par le dernier carré à Waterloo, cet idéaliste n’a pas de plan de carrière. Hier virtuose de la cuisine, aujourd’hui expert réputé d’antiquités militaires et demain pourquoi pas au Grand-Saint-Bernard ? L’ombre d’Alban Degrave se porte où ses passions le mènent. Car si l’existence peut se résumer en une ligne, jamais elle n’est prévisible. Le tumulte et le mouvement murmurent à l’oreille du sage : souviens-toi homme libre, la vie est une aventure !

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