En entrant dans l’atelier de Boris Lejeune, douillette mezzanine nichée au premier étage d’un immeuble cossu du boulevard Montparnasse, je ne m’attendais pas à croiser Bigeard en majesté au pas de marche grandeur nature, le béret sur le coin de l’œil. « C’est le moule en terre synthétique d’une statue en bronze » lance le sculpteur, qui lui jette un regard complice. Le sourcil frise. L’œil frétille. Ces deux-là n’ont vraiment rien à faire ensemble mais ils ont l’air très copains. « Cette œuvre devait être exposée à Toul, dans le centre-ville avec les officiels… »
Lire aussi : [Portrait] Jourdan Thiboudeaux : Français sauce cajun
Mais le Covid et un maire politiquement correct ont eu raison de ce bronze monumental. Le soldat sent la poudre et l’ombre de la torture en Algérie plane sur la Coloniale. La commande de la Fondation de France sera remisée sans explication chez les Dragons lorrains. « Je garde l’espoir qu’elle trône un jour dans la cour d’honneur d’une caserne française… » Bigeard aux arrêts pour haute trahison de l’ordre moral wokiste ? L’artiste le sait mieux que personne : l’art est une arme de destruction massive. Sa période russe à lui commence en… Ukraine : « Le grand critique Biélinsky affirmait que “la littérature russe est sortie du manteau de Nikolaï Vassilievitch Gogol” […] L’ami de Pouchkine passait avec aisance de son dialecte ukrainien natal à la langue russe littéraire. »
Né en 1947 à Kiev, le jeune sculpteur le sait, le sent: la terre est sa muse. « J’avais réalisé ma première sculpture à 13 ans ; je m’installais vers minuit quand la cuisine était vide de toutes les familles qui la partageaient. » Grand prix de la république ukrainienne, il est diplômé de l’Institut des Arts Répine à Saint-Pétersbourg en 1974. La prestigieuse académie russe des beaux-arts forge un impétueux créateur et lui sculptera une place à l’Union des artistes de l’URSS. Soviétique consécration.
Mais le camarade Boris n’est pas le descendant d’un grognard de l’Empereur pour rien. Alors il grogne contre les crimes de Staline, l’utopie égalitaire, la mafia Gorbatchev. Et finit par s’exiler en France au tournant des années 80. Il découvre l’amour, la Champagne et ses bulles. Dans le tourbillon de la découverte, ses mains caressent la glaise de France, sculptent les champs avant de les couler dans le bronze. « En 1987, j’ai remporté le concours pour l’installation de cinq sculptures monumentales dans les jardins du boulevard Pereire à Paris. » Éclectique, il peint à l’huile, retouche ses photos à la pointe d’argent, écrit des poèmes, édite des auteurs russes… « J’ai aussi réalisé une plaque commémorative dédiée au poète russe Ossip Mandelstam, située 12 rue de la Sorbonne à Paris. » On la voit d’en face, paraît-il, dans l’amphi de l’Université de lettres et de littérature russe.
Un film suivra la naissance de ses Vignes de Laon (1994), son L’Ange au pied de vigne (2010) protège le Domaine de la Romanée-Conti en Bourgogne. Mais l’artiste ne se perd pas dans les vapeurs des raisins de Bacchus. « Les victimes de la Terreur m’ont inspiré un monument pour la ville d’Orange ». En 2013, il dresse une grande sculpture de Jeanne d’Arc à l’ermitage de Bermont, près de Domremy, et se dit « très honoré que des visiteurs viennent y prier et lui déposent des fleurs. »
Il vient d’ailleurs de s’envoler pour Saint-Pétersbourg, entouré d’amis de Jeanne voués à la mémoire de notre Sainte iconique pour bénir – enfin – sa Jeanne angélique qui trône depuis 2021 dans le quartier Admiralteiskii, en bonne place « sous les auspices de Marguerite et Madeleine, vénérées par les chrétiens orthodoxes ».
Lire aussi : [Portrait] Marc Glendening : Woke Hunter
Sa barbe a blanchi. Les yeux embués par le souvenir de sa Sainte Russie qu’il a abandonnée, sans jamais la trahir, Boris Lejeune passe du net au flou. Prend du recul sur les êtres. Et surtout de la hauteur sur le monde. Il tourne ses toiles pour peindre des paysages verticaux. En mode Instagram dirait un millénial. En mode transcendance surtout.
Rejetant la modernité dégénérée et son cortège de progrès infernaux, il explore le tréfonds de l’être. De bas en haut comme la sève de l’arbre. Réflexe de migrant, il passe les frontières de la matière, de l’espace et du temps. Convoque saint Augustin, Héraclite et le Zohar, peint l’invisible et croise les anges. L’espérance cède-t-elle au tragique ? « C’est le message de Jeanne qui me porte, la Résurrection et la victoire sur le Mal… » Pas sûr que la foi terrasse sa mélancolie, un trait de caractère si russe.





