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[Portrait] Nicolas d’Estienne d’Orves : le plaisir et les fantômes

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Publié le

18 décembre 2023

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« Car il est d’abord du côté du rire, grinçant si possible, et ça ça vient sans doute des numéros d’Hara-Kiri retrouvés sous le lit paternel, des horreurs délicieuses du professeur Choron. » Portrait.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Nicolas d’Estienne d’Orves parle, ce qui étonne toujours chez un écrivain. De sa voix haut perchée coulent les noms d’auteurs, les titres et les citations, d’un débit rapide et clair ; un torrent de montagne. Sa prolixité accorte, d’où jaillissent parfois des formules particulièrement heureuses, diffuse son amour de la culture sous toutes ses formes. Oui, l’arrière-petit-neveu de l’officier résistant est lui un esthète, un esthète réjoui, disons apollinien.

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Cet attrait pour les choses de l’esprit naît sans surprise des solitudes adolescentes. À treize ans, au moment d’entrer en pension au collège de Juilly, le petit Nicolas fait pâle figure, avec sa puberté à retardement, « sa tête d’ampoule et ses lunettes qui [lui] mangent le visage ». Alors sa mère fourre sa valise des livres de la bibliothèque familiale, où il trouve un refuge tout naturel. Tout le répertoire classique y passe, pas qu’en littérature d’ailleurs, mais aussi en musique, surtout si elle sent Wagner. Mais d’Estienne d’Orves n’a rien du culturel assommant, qui noie sous les références son dégoût de la vie.

Car il est d’abord du côté du rire, grinçant si possible, et ça ça vient sans doute des numéros d’Hara-Kiri retrouvés sous le lit paternel, des horreurs délicieuses du professeur Choron. Ce « second degré perpétuel » s’affûte ensuite en pension, quand la confiance finit par arriver et que le jeune homme participe de bon cœur aux facéties de ces paradis perdus qu’on nomme les dortoirs de garçons. Il s’y forgera un imaginaire de la camaraderie, et des amitiés indissolubles.

Alors sa mère fourre sa valise des livres de la bibliothèque familiale, où il trouve un refuge tout naturel.

Mais le second degré vire à la provocation pure et dure quand, à 22 ans, à l’occasion des études de lettres qu’il a entamées, d’Estienne d’Orves devient par le jeu des rencontres l’ayant droit de Lucien Rebatet. Accoler le nom d’un des plus illustres résistants à celui du plus brillant des collabos, voilà un coup d’éclat qui ouvre la revendication au titre convoité de prince de l’insolence. Évidemment, c’est d’abord une passion sincère pour l’immense écrivain qu’est Rebatet qui a poussé d’Estienne d’Orves à endosser son héritage, mais il ricane encore tout de même fièrement de son pied de nez. En fait, la littérature, l’humour, l’insolence, c’est tout pareil pour notre homme, différentes fenêtres de sa véritable demeure, celle du plaisir. L’auteur du Dictionnaire amoureux du mauvais goût (Plon, 2023) retombe toujours sur ce mot. Les repas, les rires, les amitiés, les livres qu’on lit ou qu’on écrit, les femmes, tout est pour lui dégustation.

Du grand auteur, d’Estienne d’Orves est donc trop solaire pour avoir la « blessure », selon un mot de Bertrand Laca- relle à propos de Nimier. Il n’en a pas non plus l’obsession. C’est en effet plutôt par hasard qu’à vingt-sept ans, alors qu’il écrit des articles de plus en plus longs au Figaro littéraire, il décide d’étirer encore un peu la forme et rédige une première nouvelle, Le Sourire des enfants morts (Les Belles lettres, 2001). Il la fait lire à l’un de ses collègues, qui apprécie, qui connaît des éditeurs… Le parcours qui naît a le charme précieux de n’être guidé que par, tenez donc, le plaisir. Pour écrire un livre, « il faut que j’aie envie de m’amuser, avec une personne, avec un sujet », confie d’Estienne d’Orves, avant de brocarder la recette de la parfaite petite carrière littéraire, où l’on choisit soigneusement « un thème, un format, un éditeur, et si possible une date ».

Sans plan, notre auteur navigue donc à vue, ce qui le mène sur des rivages bigarrés. « J’ai fait plein de choses différentes, des dictionnaires, des biographies, des thrillers, de la SF… » Cet éclectisme gravite malgré tout autour de certains thèmes: le fantastique, le cinéma, l’Occupation, et Paris, qu’on retrouve d’ailleurs presque tous dans la biographie romancée d’Arletty qu’il vient de publier. Et ça, ça forme un tout plus cohérent qu’il n’y paraît.

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Car si le premier mouvement de d’Estienne d’Orves est de saisir la vie comme elle vient pour en jouir, sans interroger son sens, s’il se sait rétif à toute investigation philosophique comme dépourvu d’esprit religieux, il ne peut échapper au magnétisme du mystère. Il veut croire dans des mondes parallèles, traque « les portes qui donnent ailleurs ». D’où le fantastique, et d’où Paris, car cet ailleurs est d’abord celui du passé. Dans la Ville, dont il est fou, d’Estienne d’Orves flâne et « sent le Paris d’avant sous [ses] pieds », et les millions d’âmes qui l’ont précédé, qui hantent encore avenues et venelles. Alors une nostalgie viscérale, alors, sous le torrent, la roche inérodable de la sensibilité. Alors oui, Nicolas d’Estienne d’Orves parle, et parle encore, mais que personne ne s’étonne s’il est aujourd’hui un des écrivains qui comptent en France.

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