En plein cœur du Perche, au cœur de la forêt de Reno-Valdieu, la superbe charpente de l’ancien atelier de menuiserie de La Bonnière à Saint-Victor abrite désormais cinq cent mètres carrés de meubles et objets de décoration. Valérie Dutrieux est à l’origine de Brocboutik, une brocante atypique et pleine de vie qui suscite un engouement inter-générationnel. Et lorsqu’un jeune homme de quatorze ans lui achète une désuète machine à ruban pour écrire un livre, on a des raisons de penser que l’endroit est inspirant. Il suffit de s’y rendre pour savourer l’instant ou mesurer l’effet de la découverte sur le chaland averti ou sur la visite inopinée. Impossible de ne pas s’identifier à des îlots d’enfance et difficile de ne pas se projeter dans un instantané de rénovation. Le sensationnel de l’adresse relève probablement de la qualité de quatre facteurs : temps, musique, objets, accueil.
L’accueil, parce que Valérie laisse le temps et l’espace à l’arrivant. Chacun est libre de déambuler. On devine sa présence, bien qu’elle soit affairée à restaurer ou repeindre. Une résurgence du temps où elle affectionnait arpenter le grenier de son arrière-grand-père pour y découvrir seule au calme et à son rythme bon nombre de formes insolites et songer aux gens du passé et à leur façon de vivre. Ce qui frappe d’emblée c’est l’art de la mise en scène, le goût exquis avec lequel se côtoient des pièces éclectiques.
Revendeuse certes mais surtout un talent fou pour orchestrer l’espace et c’est l’une des sensations majeures de Brocboutik
Revendeuse certes mais surtout un talent fou pour orchestrer l’espace et c’est l’une des sensations majeures de Brocboutik. « J’envisageais d’être décoratrice, et je suis contente de ne pas l’être. Je travaille en collaboration avec les décorateurs. Mais j’aime que les gens viennent choisir leurs objets, me demande des conseils, et suivre ce qu’ils font des objets ». Elle aménage et façonne sans cesse des petits recoins à thème. On s’affale volontiers dans les clubs en cuir en saisissant une revue vintage. On teste sans vergogne le moelleux d’un matelas de tapissier jeté non négligemment sur le lit en fer forgé patiné. On vous servira même un jus de pomme chaud au coin du poêle à bois en hiver, ou une citronnade maison au gré de l’été ! C’est un endroit absolument accort et vivant.
Brocboutik ne colle pas vraiment à l’image de la brocante poussièreuse et nostalgique du passé. Valérie Dutrieux est at- tentive au concept de recyclage. « Les objets sont vivants, la plupart sont en bois et ça respire et évolue. On les restaure, les cire, les nourrit. Ils revivent. Ça m’a toujours heurté de voir partir et périr ce qui a vécu et a été utile ou aimé. Chaque meuble sauvé est un meuble de moins qui disparaît en déchetterie. La brocante c’est un style décoratif mais c’est aussi un style de vie qui suppose une conscience environnementale. C’est aussi l’une des raisons de l’en- gouement pour la brocante : on sort de la grande distribution ».
Lorsque ce n’est pas la symphonie naturelle des oiseaux du bois environnant qui bat son plein – la moitié du bâtiment est à l’air libre – c’est sa fine sélection musicale qui parachève l’enchantement de la visite. Quant à la perception du temps, elle se modifie dès le début sur le petit parking du pré en face où vous abandonnez votre véhicule, bicyclette, loyal destrier. Esthète, son lieu « doit être une perspective source de bonheur à chaque instant ». Valérie chine depuis l’adolescence. Alors que l’enseigne suédoise commence à inonder le marché de prêt-à-monter, elle investit sa chambre en disposant à son goût des meubles construits, réparés ou stylés par ses soins, dénichés dans des vide-greniers avec cette sensation eupho- rique d’avoir trouvé un trésor.
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De son père elle apprend à se familiariser avec les produits, teintures, peintures, cires. Mais ses conceptions de construction et de restauration, c’est seule qu’elle les vivra. Après vingt années passées à Barcelone où elle travaille dans la formation pour adulte, c’est au tournant de la cinquantaine qu’elle se ré- invente. De retour de Catalogne c’est la cité de Bellême, entre Chartres et Le Mans – fief des déballages brocante – qui re- tient son attention, jusqu’à la rencontre avec ce lieu coup de cœur absolu. L’évidence. « Tout s’est imposé à moi comme une manifestation du destin. L’ambiance entre brocanteurs, nonchalante et non protocolaire, encouragée de leur sympathie, j’ai été bien accueillie dans ce milieu de “brocs” ».
Contrairement à la caricature du chineur, elle ne se lève pas à cinq heures du matin sous pré- texte que l’on trouve les merveilles au cul du camion. « Chaque objet attend son acquéreur. C’est une rencontre ! Il y a une bonne part de chance dans ce métier. Les objets sont là et ils t’attendent ! » De cette profession, elle aime infiniment la liberté inhérente, les déplacements aventureux, la recherche du juste prix, « l’objet a la valeur qu’on lui attribue. Ce qui fait le prix : son potentiel décoratif, le désir de l’avoir chez soi, le fait qu’il soit atypique, ou unique ». Elle aime et connaît sa région sur le bout des doigts, elle regorge de bons conseils et de bonnes adresses qu’elle n’hésite pas à partager. La boutique de Valérie Dutrieux fleure bon la poésie et la flânerie et peut se féliciter de conjuguer le passé au présent tout en sauvegardant l’existant.





