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[Portrait] Zoé Ferdinand : l’aimée des hommes

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Publié le

29 janvier 2024

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« Voilà le secret de ton envoûtement, ces innombrables pages que tu as absorbées jusqu’à t’en faire une seconde chair » Portrait.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Cette Zoé, quel cadeau ! Grande dame à choquer, idole à voler aux romanciers germanopratins… Votre muse, qui figure dans « un roman par an depuis une vingtaine d’années », nous nous délecterons de ne pas concevoir la moindre amorce De passion pour elle et surtout de ne jamais l’inviter au restaurant, et savez-vous quoi? Elle récompensera encore notre mauvaise éducation de son grand rire.

C’est injuste, mais que voulez-vous? On ne s’y laissera pas prendre, puisqu’elle nous a prévenus. Sobrement: «Je déclenche des passions…» On comprend pourquoi. C’est dans cette voix grave qui ne s’élève jamais, qu’on doit presque tendre l’oreille pour entendre. Une élégance peuplée de sagesse, quelque chose d’une agrégée de littérature devenue la maîtresse des plaisirs solitaires de ses khâgneux.

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Car voilà le secret de ton envoûtement, ces innombrables pages que tu as absorbées jusqu’à t’en faire une seconde chair. Car voilà la grande affaire de ta vie, la lecture, qui a commencé comme tout le monde avec une prof ’passionnante au collège et continue aujourd’hui avec la quête du divin dans les vers de Baudelaire, ce qui est certes moins commun. Elle guide ta pensée, qui s’élabore à mesure que tu parles, qui se découvre elle-même à mesure qu’elle s’élabore, ta pensée toujours en mouvement, littéraire par essence, c’est-à-dire ennemie jurée de toutes les calcifications de l’idéologie.

Elle guide aussi ton métier, parce qu’il faut croire que tu trouves le temps de travailler entre deux règnes sur les chapitres de la fine fleur de la littérature parisienne. Une petite échoppe pour bonne femme carrefour de l’Odéon, un cagibi de rien du tout où tu vends de la chiffe à la criée. Bon, il se murmure partout dans la capitale que tu as un véritable talent de styliste, une ligne à la fois moderne et raffinée. Heureusement, je ne crois rien des racontars, ça ferait encore une raison d’être amoureux de toi. En tout cas, tu as réussi à mêler la littérature à ça, en créant des vêtements ornés de titres et de citations célèbres. Ça a cartonné, jusqu’à te valoir des ennuis avec Gallimard, maison pointilleuse sur la question des droits d’auteur.

Que veux-tu, les ennuis sont le prix de la liberté! Tu le sais très bien, toi qui as décidé à l’adolescence de mettre ton existence sous le patronage de Cyrano. Cyrano, c’est le panache, l’indépendance, c’est pour ça qu’après tes études de mode, tu as fait le pari un peu fou de monter ta boutique au lieu de te planquer bien au chaud chez une grande marque. D’ailleurs le choix des études de mode c’est Cyrano aussi, parce que le goût des vêtements te vient de celui des costumes de théâtre, comme quoi tout est lié, tu retombes toujours sur tes pattes et c’est énervant.

Ah, heureusement, il y a des moments où tu trahis Rostand. Par exemple, aux quelques occasions où tu te demandes si on peut vraiment dire telle chose ainsi dans ce portrait, si ça ne va pas te donner une image trop comme ci ou trop comme ça. Une fois l’épée tirée, Cyrano était sourd à la rumeur publique. Et toc. Mais il était Gascon, alors que tu souffres d’un parisianisme aigu. Les apparences, les mon- danités ont une place de choix dans ton existence, déjà dans ta boutique où se presse le Tout-Saint-Germain-des-Prés, éditeurs, auteurs et compagnie. Aussi, tu passes tes soirs dans des dîners où la table est impeccablement mise – tu y tiens beaucoup – et, ô allégresse ! enfin mon cœur ralentit !

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Peut-être pas pour longtemps. Ton amour un peu agaçant des couverts à leur place traduit encore des dispositions d’âmes vénérables. Explication de texte : derrière les fourchettes à gauche, tu t’inclines devant l’idée de beauté. Comme quand tu lis les grands auteurs ou que tu te fais muse. Au service du beau, tu as trouvé ta place, celle d’inspiratrice, c’est-à-dire de femme. Oui, voilà, ce que tu fais surtout sur terre, « explorer toutes les possibilités d’être une femme ». Et une femme ça embrase. Tu glisses, amusée de ton effronterie, être «passionnante, pas passionnée ». Ce n’est pas de l’orgueil, au contraire, mais la conscience aiguë de ta place dans le cosmos. Le mâle créateur modèle d’après son émerveillement : « J’aime quand les hommes me sont dévoués, je leur permets alors d’être des hommes. » Eh bien, Zoé, toi qui ne lis presque plus de roman car seul l’alcool plus fort de la poésie t’offre encore des sensations, espérons que tu m’as permis d’être assez homme pour t’arracher tes ultimes frissons de prose.

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