Si la crise du virus profite aux plateformes de diffusion, les ventes de DVD n’en finissent pas de chuter depuis 2010, un mouvement accéléré par les confinements. Les éditeurs de DVD français tentent de s’adapter, estimant qu’ils pratiquent désormais un métier d’artisan à rebours de la consommation de masse. En proposant des objets luxueux et des œuvres rares aux cinéphiles, certains tirent même leur épingle du jeu: ainsi les ventes se maintiennent dans un nouveau marché de niche. Face à la fermeture des salles, certains petits éditeurs rivalisent d’inventivité pour développer une ligne éditoriale exigeante, consacrée aux auteurs cultes ou oubliés. Parmi eux, Potemkine, au départ une simple boutique parisienne, s’est forgée une solide réputation avec un catalogue composite qui réunit les passionnés autour d’objets à la présentation soignée. Maxime Lachaud, spécialiste de ce qu’il nomme lui-même le « cinéma halluciné », s’est penché dans un beau livre exhaustif sur l’histoire de cet éditeur hors normes, qui a permis à de nombreux amateurs de collectionner les raretés.
Vous êtes issu du journalisme musical et spécialiste de certains mouvements alternatifs. Quel lien peut-on faire entre la cinéphilie « fétichiste » dont vous vous revendiquez et la culture underground ?
Dans mon parcours, les arts, la littérature, la musique, le cinéma ont toujours été indissociables. Un film nous amène à écouter une musique qui nous donne envie de lire tel auteur. Mais en effet, j’ai toujours été plutôt attiré par les marges, les bizarreries, tout simplement parce qu’elles me touchaient et me parlaient plus intimement que les œuvres plus consensuelles ou grand public. Sans être collectionneur, j’ai accumulé, jusqu’à ce que mes étagères deviennent des trésors d’archives. Je demeure un chercheur et ces « fétiches » sont comme des pages de dictionnaires qui m’aident à avancer dans mes réflexions personnelles.
Potemkine, ce fut d’abord une boutique de DVD qui avait pignon sur rue dans la capitale. Ce socle concret vous a-t-il conféré une singularité et une force ?
Oui, cette boutique existe toujours dans le Xe, et c’est une force car cette proximité entre les éditeurs et les spectateurs, entre ceux qui créent les œuvres et ceux qui les apprécient, notamment par le biais des rencontres, est le signe d’une véritable indépendance. J’ai aimé l’intransigeance des choix des éditions Potemkine dès le départ, avec des premiers titres comme Requiem pour un massacre (Klimov), Mère et fils (Sokourov) ou Walkabout (Roeg). Pour assumer de publier des films aussi noirs et formellement uniques, et s’être tenus à une ligne éditoriale aussi exigeante, il fallait une vision, une folie.
Si j’ai écrit ce livre, c’est parce qu’en tant que grand lecteur, je rêvais de posséder un tel ouvrage
C’est à ma connaissance le premier essai consacré à un éditeur de DVD…
Mis à part des livres d’images et de jaquettes, je n’ai trouvé aucun livre qui parle de l’édition DVD sous l’angle qui m’intéresse : celui de la mémoire, des secrets de fabrication, de notre besoin de transmettre et des anecdotes humaines qui se cachent derrière ces objets énigmatiques. Si j’ai écrit ce livre, c’est parce qu’en tant que grand lecteur, je rêvais de posséder un tel ouvrage. C’est presque un plaisir égoïste ou une quête. Ce sont les éditions Potemkine qui m’ont amené vers le « cinéma hypnagogique », ce cinéma du seuil, entre la veille et le sommeil, entre la vie et la mort, un cinéma qui, de par sa quête de l’invisible, nous entrouvre les portes de mondes inconnus.
Vous expliquez comment Potemkine a réinfusé un peu de ce culte de l’objet dans un paysage commercial moribond, après ce que vous appelez l’âge d’or du DVD – entre 2000 et 2010.
Une des choses qui m’ont intéressé en travaillant sur le DVD/Blu-ray, et non pas la VHS (que j’adore par ailleurs), c’est que, selon moi, il y a encore un grand avenir pour ce support. Je n’ai jamais vu d’éditions aussi passionnantes et belles que ce qui se fait en ce moment. Justement, le fait que ça devienne de plus en plus une niche permet d’insuffler une plus grande qualité dans les contenus. D’un autre côté, j’aimais bien cette idée romantique d’un support qu’on dit agonisant depuis des années, et donner la parole aux derniers résistants, même si, au final, j’ai une tendance naturelle à l’optimisme.
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On retrouve toute une nébuleuse de réalisateurs autour de Potemkine : Klimov, Roeg, Lynch… Quels ont été vos coups de cœur les plus inattendus dans la collection ?
Une de mes plus grosses claques a été le travail documentaire de Werner Herzog. Je ne connaissais que ses fictions avant que les trois coffrets ne paraissent, et j’ai été subjugué par un génie qui maîtrise aussi bien la forme fictionnelle que documentaire, et les deux communiquent ensemble en permanence. La version restaurée du Cabinet du Dr Caligari m’a amené à complètement redécouvrir ce chef-d’œuvre du muet. Je ne parle même pas de la version longue de Nymphomaniac, qui n’existe qu’en Blu-ray/DVD, et qui nous amène à voir le film de Lars von Trier d’une façon nouvelle par rapport à la version scandaleusement tronquée pour l’exploitation en salles.
Aujourd’hui, à part quelques frondeurs, on est en peine de trouver autant de chefs-d’œuvre jusqu’au-boutistes, alors que paradoxalement il n’a jamais été aussi facile de filmer. Croyez-vous qu’un nouvel âge d’or du cinéma indépendant soit possible à l’heure de la cancel culture et de l’auto-censure ?
Là encore je vais être naïvement optimiste, mais je suis sûr qu’il y a des cinéastes qui œuvrent seuls dans leur coin et qui sont en train de produire des films cultes que l’on découvrira dans quelques décennies. C’est arrivé si souvent. Ce que je trouve beau dans l’attitude de Potemkine, c’est qu’ils ne restent pas coincés dans le passé. Déjà, ils suivent de grands réalisateurs qui sont encore en activité, comme David Lynch ou Lars von Trier, mais ils vont chercher dans le cinéma d’aujourd’hui des œuvres qui retrouvent l’esprit des films de transe, qui explorent les états seconds, les visions sous trips, les moments de poésie fantastique ou d’un surréalisme enivrant : the Sea is behind de Hicham Lasri, Evolution de Lucile Hadzihalilovic, Sortilège d’Ala Eddine Slim… Ce sont des objets cinématographiques difficilement classables mais qui, au détour d’une séquence, nous offrent des images que l’on n’a vues nulle part ailleurs et qu’il est difficile d’oublier.

Rouge Profond, 350 p., 45 €





