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Traité de la vie élégante
Le soir d’été tombait langoureusement sur la petite place où les passants parisiens, une fois n’est pas coutume, prenaient le temps de flâner.
Tancrède et E., à qui Zo’ avait demandé de ramener quelques friandises pour les invités, passèrent devant l’épicerie-traiteur de luxe qui à cette heure-ci demeurait bizarrement la seule boutique ouverte des environs – à l’exception de l’arabe du coin, dont la fréquentation leur aurait valu à coup sûr quelques remarques ironiques de Zo’ sur la grande misère des écrivains. Soulagés d’avoir remis leur manuscrit à l’éditeur, ils décidèrent donc d’y entrer, certains d’y laisser un peu d’argent, mais qu’au moins cela irait vite, seul un trio de clients les précédant devant la caisse.
Ces derniers, de jeunes trentenaires le genre trader casualchic, annoncèrent une commande groupée traduisant un pouvoir d’achat à la hauteur de leur look et du prix du mètre carré dans le quartier : trois salades maison à la truffe blanche d’été, trois demi-homards bretons, un vacherin aux marrons, deux Merveilleux du Vigneault et une demie Château-Yquem bien frappée.
« Dame ! » murmura Tancrède.
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La serveuse, une blonde presque aussi appétissante que les victuailles qui s’étalaient dans les vitrines, regarda le trio un assez long instant, puis se saisit lentement des demi-homards, les déposa sur une table prévue à cet effet, prit deux grandes feuilles de papier pour les envelopper avant de les déposer avec mille précautions dans une large boîte cartonnée aux armes de l’épicerie qu’elle referma ensuite minutieusement en s’assurant que le couvercle était convenablement ajusté.
Être poli, c’est donner de son temps, mais être impoli, c’est prendre celui des autres
Elle attrapa une paire de ciseaux pour découper soigneusement quatre morceaux de scotch qui lui servirent à clore la boîte qu’elle ficela ensuite d’un Bolduc, non sans avoir demandé à ses clients s’ils avaient une couleur de prédilection, crème à liseré doré, vieux rose ou bleu de Prusse, s’excusant de ne plus disposer du Parme dont ils avaient été littéralement dévalisés la semaine précédente, vous savez ce que c’est. Les traders, qui se racontaient leurs gros coups de la semaine, semblaient se désintéresser de son discours et des minutes qui s’envolaient. Ils ne réagirent même pas lorsque l’épicière, après la cérémonie des homards, recommença le manège pour la salade aux truffes, laissant entrevoir qu’elle était loin, bien loin d’en avoir terminé.
Tancrède et E., en revanche, se regardaient les yeux écarquillés, au bord du fou rire nerveux.
« Ce doit être le songe d’une nuit d’été », avança Tancrède, qui avait des lettres.
– C’est ainsi que commence Massacre à la tronçonneuse dans la version non coupée, confirma E. dans un style plus populaire.
– Toujours dans le registre culturel, mais côté variété, ça me fait penser au Mirza de Nino Ferrer : « Elle va me rendre fou ! »
Si ton amie Chantal était là, elle te ferait remarquer avec le petit ricanement dont elle a le secret que la politesse, c’est savoir donner gratuitement de son temps à autrui… !
– À quoi nous répondrions qu’elle n’a pas tort, mais que ce don doit être volontaire et n’a pas à dépasser les limites du raisonnable, sans quoi l’on vire au martyre. Je te propose que nous fichions le camp au plus vite faire nos emplettes chez mon copain Ali, à deux-cents mètres plus haut.
– Bah, ça fait déjà un quart d’heure, attendons un peu, il ne lui reste plus que les pâtisseries à emballer… Tu vois, c’est fait, elle va encaisser.
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C’est alors que le troisième trader, qui les regardait en coin depuis quelques instants, expliqua à la vendeuse qu’ils désiraient des additions séparées avec des factures et la TVA ; que la salade et le homard devaient être divisés par trois, mais la bouteille par deux, que lui-même payerait sa part à 75 % en chèque-restaurant mais le reste en liquide, le premier de ses copains avec une carte américaine, et que le second voulait savoir si elle prenait bien les bit-coin…
Tancrède réprima un soupir qui ressemblait à une déclaration de guerre.
– Être poli, c’est donner de son temps, mais être impoli, c’est prendre celui des autres, chuchota-t-il.
– Eh bien soyons polis avec nous-mêmes, conclut E. Et avec eux, puisqu’en somme, il est plus poli de filer, que de les étrangler.
Frédéric Rouvillois
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