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Prostitution : retour à Vice City

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Publié le

23 octobre 2025

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Dans une ville rongée par la gentrification, les anciens quartiers de plaisir ressemblent à des champs de ruines, condamnant de plus en plus les prostituées à la marginalisation. Du Bois de Boulogne à Belleville en passant par les sex-shops déserts de Pigalle, autopsie non-exhaustive de la misère sexuelle.
© Benjamin de Diesbach

C’est la fin de l’après-midi, et ce satané été indien n’en finit pas de coller à la capitale : un soleil gluant comme un chancre vocifère sa lumière dans un ciel uniformément bleu. Au loin nous parviennent les rumeurs de la Grande Manifestation du 18 septembre : Paris brûle-t-il ? Pas vraiment. Ici, au Bois de Boulogne, tout n’est que luxe, calme et volupté. Enfin presque. Nous sommes à proximité du lac supérieur, pas loin du Pré Catelan où sont organisés régulièrement des rallyes mondains pour la jeunesse dorée du xvie. Des familles à vélo traversent les allées en file indienne, les gosses suivent sur leurs minuscules tricycles, canetons retardataires. Pas facile d’imaginer que c’est à deux pas d’ici que Phillippine a été massacrée. Il y a deux jours encore, deux journalistes de BFM TV ont mis en fuite un type complètement nu qui sortait des fourrés avec l’intention visible d’agresser une femme. « Depuis un an, c’est la foire aux journalistes, confirme Selim qui travaille dans un café de la Porte d’Auteuil. Ils sont presque aussi nombreux que les clients. Ils cherchent tous le scoop. »

Rubalise et tabourets de camping

La fameuse allée de la reine Marguerite semble presque déserte. Je me souviens d’une époque pas si lointaine où on comptait les prostituées par dizaines, de part et d’autre de la chaussée – une véritable armée des ombres qui vous attendait le soir tombé, silhouettes massées contre les talus et dont les yeux réfléchissaient un court instant les phares de votre bagnole – suffisamment longtemps pour lire dans leurs pupilles cette expression quasi-hiératique qui est celle des putes. Car les putes sont des sentinelles, des gardes-chiourmes qu’on laisse aux lisières du monde pour récupérer les blessés et les laissés-pour-compte.

Aujourd’hui il n’en reste plus beaucoup, du moins à cette heure-là. Ici c’est le coin des femmes – c’est-à-dire des femmes dénuées de pénis. « Je travaille de 13h à 19h », m’explique Sonia, 35 ans. D’origine roumaine, elle est ce qu’on appelle une stéatopyge. Vêtue simplement de bas résille rouges et d’un ensemble en latex qui met en valeur sa formidable culotte de cheval, elle patiente non loin de son camion, à côté d’une collègue mutique, assise sur un tabouret de camping et en plein doom scrolling. D’après Sonia, tout va bien au Bois. Les rumeurs de violence, de bandes de racailles qui viennent foutre le bordel et terroriser les filles ? « Il y en a c’est sûr, mais c’est plutôt là-bas, chez les autres. » Elle montre d’un geste évasif l’autre côté de l’allée, vers le lac. Là-bas, c’est le coin des transsexuels. On sent que Sonia ne les aime pas trop, les « autres ». Il faut dire que les trans ont le vent en poupe. Une concurrence déloyale ? Sur les sites pornographiques, c’est désormais un des tags les plus recherchés, une hausse quasi-exponentielle depuis dix ans. Comme si les hommes fuyaient désormais l’altérité, craignant la femme authentique et recherchant un succédané qui leur ressemblerait partiellement.

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Je continue mon chemin, j’essaie de me perdre dans les allées sans trop savoir ce que je cherche. À plusieurs endroits, les prostituées ont marqué leur territoire, paraphant à la bombe de peinture une souche ou un tronc d’arbre. Ici chacun défend son lopin de terre, un bon emplacement vous garantit une clientèle régulière – depuis 2016 et la criminalisation de la clientèle, les habitués sont plus rares, les hommes ont peur de finir leur nuit dans le panier à salade. J’alpague une autre dame, une Latino-Américaine montée sur de gigantesques stilettos. Celle-ci a l’air plus nerveuse. Il faut dire que deux types en bombers patibulaires viennent de passer non loin, l’air extrêmement affairé. Maquereaux ? Protecteurs ? Flics en civil ? Je ne saurais pas, mais ils ont l’air d’être là pour une raison précise. Et ils n’ont pas l’air content.

Carmen travaille ici depuis cinq ans et elle aussi évite de venir le soir : elle a suffisamment de clients tout l’après-midi. D’ailleurs, on sent qu’on la dérange un peu, elle guette du coin de l’œil les voitures qui passent. Banco : une Ford hybride flambant neuve vient se garer près de nous. Je m’éloigne discrètement pour laisser à Carmen le soin de négocier avec son client, une sorte d’Indien coiffé dont le costard doit peser trois fois mon salaire. Je m’interroge : pourquoi un type qui peut visiblement se payer une escorte à domicile vient-il tirer un coup ici, entre trois troncs d’arbre, caché derrière une toile de tente fixée au Rubalise ? Les voies du mâle sont impénétrables.

Pigalle après la fête

Pigalle, il y a 20 ans, c’était encore quelque chose. Bon, on n’était pas dans Irma la Douce et les filles ne ressemblaient pas à Shirley MacLaine… Mais dans les rues perpendiculaires au boulevard de Clichy, à proximité des bars à hôtesses et des clubs de strip aux noms ringards, il y avait encore des prostituées à l’ancienne, bottées et tout en jambes, qui venaient vous alpaguer – elles aimaient se moquer gentiment des gamins qui passaient, cramoisis de timidité, le nez dans leur col pour éviter de croiser leur regard. Sur le boulevard, les sex-shops ne désemplissaient pas : c’était l’âge d’or du DVD, le porno sur Internet n’en était encore qu’à ses balbutiements, et les lourds rideaux encrassés qui faisaient office de porte étaient mis à rude contribution.

En 2005, Nicolas Sarkozy est devenu ministre de l’Intérieur. Parmi les chantiers qu’il met immédiatement en œuvre, sécuriser Paris et ses quartiers chauds. Pigalle à l’époque est encore un endroit qui craint avec une criminalité à l’ancienne : prostitution, racket, jeux d’argent… En moins de cinq ans, le quartier est entièrement nettoyé, les prostituées sont harcelées et chassées – la plupart iront travailler à quelques encablures de là, vers la porte de Saint-Ouen, dans ce lacis de rocades qui ceinture Asnières et Gennevilliers. Celles qui avaient pignon sur rue mettront la clé sous la porte. L’antique mafia corse et le milieu parisien, qui se livraient dans le quartier une guerre impitoyable depuis les années 50, sont peu à peu déboutés par ces bandes qui déferlent de Seine-Saint-Denis ou du Xe arrondissement voisin. Sur les ruines encore fumantes de cet empire du crime déchu s’élève une monstruosité : SOPI, c’est-à-dire South Pigalle, emblème de cette gentrification inéluctable qui vitrifie peu à peu toutes les grandes villes du monde. Désormais, à la place des sex-shops et des bars libertins s’ouvrent des épiceries équitables, des bars à bières sans gluten, des pop-up stores au concept fumeux.

Quelques bastions ont résisté, comme le Sexodrome et sa gigantesque devanture, avec ses lettres en capitales électriques qui promettaient aux badauds monts et merveilles en matière de perversion. Aujourd’hui, les allées du « plus grand love store » du monde sont presque vides. « Les seuls clients sont des gays qui viennent se donner rendez-vous dans les cabines de visionnage », me confirme Aariz, un Pakistanais qui tient la caisse d’un sex-shop historique de l’autre côté du boulevard. On laisse Aariz à ses rayonnages presque vides, avec ses boîtes de godemichés qui prennent la poussière et sa lingerie fine que personne ne portera jamais, à part un mannequin sans tête jauni par le soleil. À la tombée du soir, avec ses néons qui font de la résistance, Pigalle ressemble à une traînée de cendres brasillantes. Ici, comme partout, les femmes ont disparu.

« Amour ? »

Il pleut toujours à Belleville, en tout cas les rares fois où j’y vais. L’automne s’est enfin posé sur Paris – un automne crasseux, surtout avec cette pluie qui pose un lavis noirâtre sur les rues, sur les façades des petits commerces miteux devant lesquelles s’agroupent des bandes désœuvrées d’Algériens. Le centre de Belleville, c’est Le Président, immense restaurant à plusieurs étages, aux huisseries clinquantes et où l’on dit que Mitterrand avait ses habitudes, notamment à cause d’une carte des vins réputée dantesque. Pas sûr que beaucoup de politiques s’y croisent encore, maintenant c’est plutôt le tour des curieux, ou de ces petits patrons chinois débonnaires qui y vont pour exhiber leurs plantureuses familles tout en s’esclaffant bruyamment devant une assiette de cartilage de porc. La pluie délave la lumière des néons, de mémoire je me rappelle que les prostituées du coin occupent un seul trottoir, celui de gauche lorsqu’on se dirige vers la Villette. Le ciel ressemble à une ecchymose violacée qui pèse de tout son poids sur les toits hérissés d’antennes. Elles sont bien là, les marcheuses de Belleville, fidèles au poste. Moins nombreuses que dans mon souvenir, plus vieilles aussi. Maquillées à la truelle : des masques blancs qui flottent dans la pénombre, sous les porches d’immeubles aux murs pelés et couverts de graffitis.

On raconte qu’ici une grande partie de l’immobilier vétuste appartient aux Triades, ou qu’il a été racheté par de gros propriétaires de restaurants pour permettre à leurs clients de satisfaire leurs besoins élémentaires après s’être bien rempli la panse. Des rumeurs probablement infondées. En réalité, plusieurs communautés chinoises cohabitent ici sans se calculer. En haut de l’échelle, les Wen, originaires de la mégalopole industrielle de Wen Zhou, qui ont racheté la plupart des petits commerces. Et tout en bas, les marcheuses qui viennent du Dongbei, l’ancienne Mandchourie, une région rurale au nord-ouest du pays que le reste de la Chine essaye en général d’oublier. Je fais quelques allers-retours sur le trottoir. Les filles me repèrent au bout de quelques minutes. J’hésite sur la méthode à employer. Je décide d’être le plus transparent possible – ma déontologie journalistique, probablement. Je viens au-devant de l’une d’elles qui m’avait fait signe de loin, je l’ai choisie parce que ses grandes lunettes à monture noire lui donnent l’air d’une intello. Je lui montre stupidement ma carte de presse en bégayant que j’ai quelques questions à lui poser sur ses conditions de travail. Je déchante assez vite : elle ne parle ni anglais ni français. Je me sens aussi grotesque avec cette carte de presse que le personnage de Tom Cruise dans Eyes Wide Shut, lorsqu’il dégaine sa carte de médecin à tout moment, croyant qu’elle lui ouvrira le sésame d’un monde secret.

La comptine de Belleville

À une dizaine de mètres, deux autres prostituées s’approchent en parlant à voix basse – peut-être qu’elles se demandent si je suis un flic en civil ou juste un de ces mecs louches qui payent cher pour des trucs inavouables. La fille aux lunettes tient un moment ma carte dans ses mains puis me la rend, avant de plonger ses yeux dans les miens : « Amour ? » qu’elle demande de but en blanc. Elle n’a évidemment rien compris à mon minable petit laïus. Fauché par ma propre imbécilité, je décide de fuir en bredouillant. Comme pour m’accabler davantage, la pluie redouble d’intensité. Au moment où je décide de m’engouffrer dans le métro, j’entends une étrange musique. À ma droite, près d’un taxiphone qui baisse son rideau de fer, une marcheuse minuscule aux cheveux teints en blond me fixe tout en chantant une douce mélopée. Une comptine en cantonais ou quelque chose comme ça. Probablement qu’elle a observé mon petit jeu et qu’elle essaye de me donner du courage. Je l’aborde. De plus près, sous la lumière lipidique des réverbères, elle n’a pas l’air si jeune que ça. Les Chinoises portent souvent leur âge plus dans les yeux que sur leur peau, non ?

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Je décide de me faire passer pour un client, conscient que la carte de presse est une impasse. Elle ouvre la porte de l’immeuble avec un pass et je la suis sous un porche jusqu’à une cour intérieure encombrée de poubelles. Je m’attendais bêtement à monter quelque part, en fait nous descendons dans une sorte d’entresol où s’alignent trois portes blindées presque neuves. Une odeur de détergent – parfum mangue industrielle – me donne des haut-le-cœur. Elle ouvre une des portes et je me dis qu’il faut un sacré courage pour emmener un inconnu dans sa chambre, comme ça, après 30 secondes de conversation. La chambre fait environ 9 mètres carrés, elle est éclairée vaguement d’en haut par un vasistas qui donne sur la cour. L’ambiance n’est pas vraiment « quartier rouge » mais plutôt fonctionnelle. Tout est propre, tout est briqué, mais l’atmosphère est confinée et le minuscule chauffage électrique est allumé à fond. La fille se retourne vers moi, elle me montre une caisse de bistrotier remplie de boissons énergisantes, posée au pied d’un réfrigérateur. Je décline poliment : s’ensuit un moment de gêne intense.

Je mets les pieds dans le plat et je lui sors le couplet du journaliste. Elle me regarde un moment, mutique, elle a l’air mécontente, consciente de s’être fait rouler. Je lui demande d’où elle vient, depuis combien de temps elle est là. Elle se radoucit un peu mais n’a visiblement pas du tout envie de tenir le crachoir. Dans un anglais au moins aussi approximatif que le mien, elle m’explique qu’elle n’est là que depuis 6 mois. Je m’interroge, on dirait qu’elle a toujours été ici, qu’elle fait partie des murs, qu’elle est une composante intégrante du quartier. C’est peut-être ça, être une marcheuse : donner l’impression qu’on est un vestige du monde passé. Je lui demande, bêtement, si tout va bien. Elle me répond que oui mais elle semble attendre quelque chose. J’ai compris : je sors de ma poche deux billets de 20 balles froissés et je fais volte-face. Lorsqu’on n’est pas client, ce monde vous est définitivement fermé. Vous faites partie d’une réalité parallèle. Ces deux mondes sont superposés mais ne communiquent pas – sinon avec des médiums précis, comme des billets de banque, des menaces, des promesses. Je sors du porche, le cœur un peu gondolé. Dehors, il pleut toujours.

Splendeurs et misères du back-office

En 2020, la crise du Covid avait mis en exergue la coexistence de deux Frances qui se regardaient en chiens de faïence : d’un côté, celle du front-office, les acteurs du milieu tertiaire qui se gargarisaient de « rester chez eux » pour remplir trois tableaux Excel et envoyer des mails de cadrage ; de l’autre la France du back-office, celle qui continuait à trimer : magasiniers, caissières, chauffeurs-routiers… La prostitution actuelle ressemble beaucoup à ça : d’un côté, il y a une prostitution virtuelle qui s’est répandue partout et qui se targue d’être « propre ». C’est celle qui est facilitée par les sites OnlyFans et Mym, où les filles ne sont pas des putes mais des productrices de contenu. Planquées derrière leurs webcams, elles réalisent en direct des prestations réclamées par leurs clients. Aucun contact physique, des horaires comprimés : c’est une promesse d’argent facile pour plein de jeunes filles qui n’auraient jamais osé passer le pas d’un service réel.

J’appelle Damien, un entrepreneur français qui s’est expatrié au Canada et qui se présente comme un « facilitateur » pour toutes ces filles voulant débuter dans le métier. Il dirige une agence qui compte quatre salariés et dont le chiffre d’affaires est en pleine explosion. « L’idée de notre agence, explique-t-il avec cette voix claire, égale, de ceux qui sortent d’une école de commerce, c’est de rendre possible un business. Nous sommes plus qu’un simple intermédiaire. Parce que la réalité, c’est que la plupart des créatrices de contenu ne connaissent rien des réalités du marketing, du business en ligne, de la façon de monétiser au mieux leur travail. » Bien sûr, les filles payent un pourcentage, tout cela est très contractualisé. Damien ne sort pas d’HEC pour rien.

Se considère-t-il comme un maquereau ? Il ne s’offusque même pas de la question, et rit au contraire comme si cette idée était tellement saugrenue qu’elle ne l’avait jamais effleuré : « Il faut être clair là-dessus : nos clientes ne vendent pas leurs corps. Elles vendent des images de leurs corps. Cela n’a aucun rapport. » Aucun rapport ? Je repense à la Chinoise aux cheveux peroxydés et sa chambrette en béton. Est-elle au courant qu’au-dessus de sa piaule, il y a probablement des étudiantes ou des secrétaires qui gagnent quatre fois ce qu’elle touche en miaulant derrière une caméra, lovée dans leurs coussins ? J’en doute. La seule chose que je sais, c’est que c’est bien elle, ma marcheuse de Belleville, la seule qui m’inspire du respect.

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