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Province : objet littéraire

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Publié le

24 novembre 2024

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Avec Tendre est la province, le chroniqueur Thomas Morales encapsule l’atmosphère de ce lieu si littéraire, si personnel, si méconnu et si français: la province. Ce nostalgique reconnaissant nous l’évoque en cinq points.

1. Définition ?

Un refuge et une Atlantide. Ma province, c’est la source de départ, l’enracinement et l’enchantement. C’est le lieu de la maturation lente des existences qui n’intéressent personne. Le silence, une forme d’ennui, de vieilles fraternités agissantes, un équilibre dans les rapports sociaux, une courtoisie dans les échanges du quotidien, et puis des paysages que l’on pensait inoffensifs, transparents, d’une banalité crasse, sans intérêt. Nous avons eu des mots très durs à l’adolescence. Mea culpa. Mais je ne veux pas l’enjoliver, la muséifier ou la cadenasser dans une « ruralité » obsolète, je raconte une province personnelle, donc forcément un peu universelle.

2. L’ennui ?

 L’ennui est inhérent au bon développement d’un provincial. Il en fait, dès son plus jeune âge, son fidèle allié. Sans ennui, il n’y aurait aucune création possible. L’ennui est générateur de « projets ». J’ai vécu toute ma jeunesse dans les années 1980 loin des centres culturels et des activités ludiques. Le récréatif n’existait pas pour nous. Je dis merci à l’ennui, cela oblige à se transcender. Je me souviens très bien qu’à quatorze-quinze ans, nous nous amusions de ce silence pesant et de notre place de village, désespérément vide. Nous savions que durant les longues vacances d’été, il ne se passerait rien. Quel bonheur !

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3. Un lieu littéraire ?

Sans la province, il n’y aurait pas de littérature. Elle est le catalyseur de l’imaginaire, son principal carburant. La province, celle que j’ai connue, avec son cadre, ses luttes internes, ses jalousies, son rapport au passé récent, notamment la Seconde guerre mondiale, était le terreau fantastique de la fiction. La province, c’est le repli, le secret, la fermentation des âmes, je crois que les espoirs et les échecs y sont vécus plus intensément, plus douloureusement, plus dramatiquement. La province, c’est le théâtre antique. Elle est le terreau chimiquement pur de la coagulation humaine.

4. Une dimension politique ?

Je ne suis pas un sociologue, dieu m’en garde, je ne brigue aucun mandat. Je constate juste que cette province a été ensevelie. Elle a disparu des radars et de l’imaginaire de nos « élites ». Comme si l’on s’étonnait que des gens y vivent encore! Cette relégation est une forme de trahison. Alors quand on vient d’un village de moins de 2000 habitants, on a envie d’écrire sa vérité, de rallumer la flamme, de faire rire et aussi d’émouvoir. Je ne suis pas dupe des impasses. Bien sûr que cette province souffre, qu’elle n’est pas à l’abri de l’insécurité, qu’elle manque de médecins, de transports respectueux des usagers, d’égards. Et pourtant, elle ne chouine pas. Cette dignité-là m’émeut profondément. Je veux croire au destin de la province, à sa vitalité économique et culturelle. Elle nous donne souvent des leçons de maintien. Oui, elle sait encore se tenir en société. Alors regardons-la comme une terre d’inspiration plutôt qu’un remugle du passé.

 5. Belle parce qu’elle disparaît ?

Vous pointez du doigt l’un de mes grands paradoxes. Je l’écris. Je ne suis pas clair avec moi-même. J’aime l’effritement de la province, sa silhouette fantomatique de grande endormie, les rideaux baissés des commerces, le dimanche après-midi où elle semble figée et splendide d’abandon, elle nous oblige à penser le temps différemment, cette légère décrépitude me séduit. Et cependant je souhaite vivement son réarmement industriel et j’espère qu’elle retrouvera sa vitalité d’antan.

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