Lizio. Morbihan intérieur. La boîte s’appelle Oh ! Ma Bûche. Installée au fond du fond d’un chemin de campagne. Pas une vache à moins de 500 m ! Ancienne usine d’eau minérale Katell-Roc. La marque avait fermé en 90 après une histoire de pollution de quelques bouteilles par un lubrifiant. Mais un nourrisson avait été hospitalisé en Loire-Atlantique après en avoir bu. Le mal était fait et malgré la possibilité de reprendre en main la qualité de la flotte, l’usine avait mis la clef sous la porte. 39 ouvriers au chômage pour une commune de 747 habitants à l’époque. Tragédie micro-industrielle et maxi-sociale.
Aujourd’hui, il y a officiellement, à la vingtaine près, le même nombre d’habitants à Lizio. Beaucoup de personnes âgées. Et l’arrivée de la société de production de bois de chauffage compressé en 2014 a été vécue comme le retour du roi Arthur. Enfin ! En 2019, l’affaire est reprise par Romain Le Goaster. Nom de chouan ça ! Au regard du nom de sa boîte, il apprécie les films de Louis de Funès ce qui est un premier gage de qualité humaine. Et d’un goût certain !
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Bruno le ravageur
Mais aujourd’hui, Le Goaster est devenu le symbole des ravages de la hausse de l’électricité sur les artisans et PME. Pour les non-Bretons qui n’auraient pas compris le jeu de mots : le Goaster = le ravageur, le pillard, le destructeur en breton (verbe : gwastañ). Signe d’un ancêtre à l’épée probablement bien affûtée. Aujourd’hui, l’homme se marre de douleur : Bruno Le Maire voulait « ravager l’économie russe » en mars 2022, un an après, la facture d’électricité des PME françaises faisait 10 fois la culbute ! Et Poutine n’a, lui, pas de problème de trésorerie. Loin de Bercy, Oh ! Ma Bûche payait 4 000 € d’EDF quand Le Maire a ramené sa fraise ; en 2023, le prix était passé à 40 000 balles. « Aujourd’hui, on a renégocié un contrat à 15 000 € et il faut être content du prix ! », rit jaune Romain Le Goaster.
Mais il n’y a pas que l’énergie qui plombe la trésorerie. Le deuxième coup de gourdin a pour nom les remboursements PGE. « Toutes les situations sont différentes, les modalités de remboursement devraient dépendre du secteur d’activité de l’entreprise. Certains ont pu se développer avec les PGE, pour nous, ce remboursement à marche forcée nous enfonce encore plus. » Explication : au moment du Covid, Macron et Le Maire ont mis en place des Prêts garantis par l’État (PGE) pour aider une économie française au bord de la dégringole, vu que tout le monde devait rester chez soi un masque sur la gueule. D’autres pays ont fait la même chose, mais ont mieux géré « l’après ».
Car le truc, c’est qu’en France, tout est toujours très égalitaire et très peu équitable. Donc tout le monde doit rembourser de la même façon, quelle que soit l’activité, et rapidos vu que l’État est en faillite. Or, après le Covid est arrivée la guerre en Ukraine, et la hausse du prix du gaz qui va avec. Et comme l’énergie est un marché européen, le coût de l’électricité a suivi le décollage du gaz ruskoff, mieux qu’un soukhoï, même si les deux énergies n’ont rien à voir. « Il fallait bien soutenir l’économie allemande et payer le prix de la paix du ménage franco-allemand », ironise Le Goaster dans un bon vieux reste d’anti-bochisme. Kw/heure à culbute et « en même temps » PGE à rembourser, la machine à ruiner les PME était lancée !
Résister par tous les moyens
Alors, vu que ses machines fonctionnent au courant, Romain Le Goaster se bat pour sa boîte depuis l’arrivée de la douloureuse : création d’un collectif des cocus du Kw/H, marathon des médias, le député Paul Molac affiche son soutien, Arnaud « Made in France » Montebourg vient visiter l’usine et rappelle tous les deux jours, le ministre Roland Lescure le prend au téléphone, il change la production pour passer aux 3 x 8 et payer moins cher l’électricité en heures creuses. « Par tous les moyens » comme on dit chez les Hamas de Sciences Po. Quand j’arrive dans la boîte, le petit patron est d’ailleurs attendu au tribunal de commerce de Vannes dans la demi-heure. Il s’est placé en cessation de paiements pour pouvoir résister encore. Parce qu’un vrai Breton, ça résiste jusqu’au bout.
Tutoiement et café. Avant de partir, il me dit : « Tu peux aller partout dans la boîte, interroger qui tu veux. » Ok ! Sur site, 4 des 10 employés sont présents. L’équipe du matin. Plus les trois chiens dont l’un dort comme une grosse merde dans l’entrée.
Employés solidaires
Je vais donc visiter les lieux. Bruit des machines, sciure de bois et bonne odeur de chêne. Par contre le rangement est nickel. Pas un outil qui traîne. Il faudrait que la personne chargée du truc vienne s’occuper du bordel à L’Incorrect. Quatre personnes, deux hommes deux femmes, j’interroge tout le monde, même le clebs ! Niveau ambiance sociale, c’est unanime : les ouvriers s’entendent bien. Le patron est sympa. Il paye bien. Il paye même une indemnité kilométrique aux employés. Tu habites à 10 bornes de l’usine, il te paye 10 bornes d’indemnité. « Depuis un moment, je n’ai plus de voiture, je viens avec une collègue, eh bien il me paye quand même comme si je venais par mes propres moyens » me glisse un employé.
Cela ne les a pas dérangés de travailler de nuit ? « Les gens qui travaillent de nuit sont tous volontaires » affirme Audrey qui travaille sur une chaîne de 50 m de long. « Et ils sont payés au tarif de nuit. » Niveau équipement, aucun problème non plus. Selon Paul, 37 ans, « nous avons tout ce que nous voulons au niveau des équipements de sécurité ». Audrey est dans la même tonalité : « On fait des propositions sur les outils, les équipements, elles sont prises en compte, il n’y a rien à dire. » Audrey est dans la boîte depuis cinq mois. « Ici il faut être polyvalent mais on te respecte. Le patron fait tout pour nous garder la tête hors de l’eau. Il se bagarre. S’il m’avait demandé de passer en horaire de nuit, je l’aurais fait pour sauver la boîte. S’il faut rester une demi-heure de plus parfois pour apporter un peu d’aide, on le fait. Je suis solidaire de ce que fait le patron. On voit qu’il est sous tension mais il ne se décharge pas sur nous. »
Mauvaise passe
Je cherche bien la petite bête comme une saloperie de gauchiste mais il n’y a pas de faille. « J’ai pris du galon, des responsabilités, par rapport à quand je suis rentré dans l’entreprise, Romain a augmenté mon salaire. Il n’y a pas de petits chefs chiants, j’ai annoncé dès le départ que je ne voulais pas travailler de nuit, on a respecté mon choix » affirme Paul. Ici les employés veulent garder leur emploi, leur usine, ils veulent même garder leur patron ! Et ils veulent surtout y croire. Anaïs à l’accueil parle de « mauvaise passe » : « C’est un sacré coup dur mais l’entreprise a du potentiel ! Le carnet de commandes est plein, pourquoi devrait-on faire faillite ? Ce n’est pas normal. En plus, notre produit est écologique ! » Et local ! La matière première vient de maximum 30 bornes autour de Lizio. Et même refrain sur le patron : « Romain se bat pour sauver la boîte ! »
La planète des singes
Je continue ma tournée. Apparemment, le produit Oh ! Ma bûche coche toutes les cases de la transition énergétique. Base de sciure de bois de feuillus. Pas d’additif. Le gouvernement file une prime à qui s’équipe d’un poêle ou d’un insert. Là le produit est complètement dans l’air du temps. Le Goaster me file même une cargaison de buchettes pour que je juge par moi-même. « Vas-y ! Moi j’ai une clientèle rurale et pauvre. Des gens âgés notamment, je leur fournis de quoi se chauffer à un prix raisonnable. Pour mon électricité, je reste chez EDF canal historique. Qu’est-ce que je fais de mal ? Pourquoi est-ce que je devrais être sacrifié ? » S’ensuivent des considérations sur l’Europe de Bruxelles « vendue aux Allemands », les technocrates « qui sont des ignares », la planète des singes, le mondialisme, les « Espagnols et les Portugais qui n’ont pas fait les mêmes erreurs que nous en enfonçant leurs PME », les Amerloques « qui donnent 30 ans aux boîtes pour rembourser leur PGE à eux », etc.
Je passe rapidement sur le discours politico- économique, les lecteurs de L’Incorrect ne seront pas ébranlés dans leurs convictions en écoutant ce que Romain Le Goaster a à dire sur le sujet. Quand le libéralisme se mélange à la bureaucratie et à la « raison d’Europe » à défaut de raison d’État, ça donne la Saint-Barthélemy des PME. Au départ, on a parlé des boulangers, des derniers bouchers (non hallal), maintenant ce sont les petites industries. Gaza des petits patrons ! Heureusement que Macron est « pro- business », sinon qu’est-ce que ce serait !
Un pays qui marche sur la tête
Je reste surtout sur ce que me disent les ouvriers de Oh ! Ma Bûche. Produit écologique et local, carnet de commandes fourni, entreprise sociale, bons salaires, bonne ambiance. Mais la boîte est en redressement judiciaire pour des questions d’indice du prix du gaz russe et de bureaucratie jacobine parisienne d’après- Covid. Si l’entreprise de Lizio ferme, les péquenots du coin se chaufferont avec des buchettes chinetoques et il y aura dix chômeurs de plus. Tiercé gagnant !
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Le Goaster a beau avoir la sollicitude de tout le monde, du dircab du ministre et des médias, il voit toujours 15 000 € sur sa facture d’électricité au lieu de 4 000, il y a deux ans. D’autres auraient déjà délocalisé.
À l’entrée de Lizio, comme dans à peu près toutes les petites villes bretonnes, le panneau d’entrée de bourg n’a pas été remis à l’endroit. On se rappelle que les paysans, en janvier dernier, les avaient tous retournés pour indiquer « qu’on marchait sur la tête » dans le secteur agricole. Pas que dans le secteur agricole visiblement…





