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À Bruxelles, le Brexit comme épiphanie de la crise

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Publié le

14 mai 2019

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Toujours en débat, le Brexit : analyse de la situation à Bruxelles et des répercussions éventuelles sur l’Europe.

 

L’histoire repasse parfois les plats. Même si certains les trouvent indigestes. Et la Commission européenne se serait bien passée aujourd’hui du retour de Nigel Farage via son nouveau parti « Brexit ». L’inquiétude, voire l’angoisse qui se sont emparées de certains dirigeants européens devant les derniers sondages favorables à la formation eurosceptique a eu pour conséquence de remobiliser toute la machinerie bruxelloise face à cette menace. Celui qui avait déclaré en 2010 à Herman van Rompuy, alors président du Conseil européen : « Vous avez le charisme d’une serpillière humide et l’aspect d’un petit guichetier de banque » et pire : « Vous êtes l’assassin de la démocratie européenne et de toutes les nations européennes », empêche à nouveau beaucoup de monde de dormir dans les cénacles bruxellois.

 

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Une menace que ne manquent pas d’amplifier les propos de l’ancien Commissaire européen à la Recherche, Philippe Busquin : « En 2000, avec la stratégie de Lisbonne, un saut institutionnel s’est accompli avec le concept d’espace européen qui s’est donné pour objectif que l’UE devienne l’économie la plus compétitive au monde dans la société de connaissance ». C’est ce saut « qualitatif » que le Brexit remettrait en cause selon lui. Hors de question donc de laisser les tenants du Leave développer leurs arguments. Busquin se réfère à une certaine vision de l’histoire pour garder la machinerie européenne sur les rails : « Bacon, Newton, Locke, Halley, Darwin, Oxford et Cambridge sont au cœur du développement de l’Europe.

Tous les engagements anglais liés à l’Europe doivent être tenus. Sinon quid du financement des structures européennes comme le programme-cadre, les bourses Marie Curie, Erasmus, la BEI ? » Et il s’emporte : « Ces bouleversements vont à contre-courant du chemin déterminé par l’UE, dans un monde où l’Asie prend une place de plus en plus grande ». Et il conclut, consacrant le divorce entre certaines élites et les peuples : « Dans un monde complexe, le choix du référendum comme moyen d’expression démocratique ne mérite-t-il pas d’être remis en cause ? » Voilà une formule qui résume à elle seule l’atmosphère et les discours tenus aujourd’hui dans les coulisses de l’Union européenne.

 

Parce que, de manière résignée, l’Europe n’est qu’une expression institutionnelle fugace qui ne respecte pas suffisamment les cultures et les religions, les particularismes nationaux et le facteur social

 

Le retour de Nigel Farage au cœur de l’échiquier britannique souligne de son côté l’exaspération du peuple du Leave devant l’impasse du Brexit. Ce peuple redoute plus que jamais de se voir voler sa victoire par une alliance supposée entre les parlementaires britanniques très majoritairement favorables au maintien et la Commission. Lors du scrutin européen de 2014, l’Ukip, à l’époque dirigée par Nigel Farage, était devenu le premier parti du pays avec 27 % des voix, reléguant les Tories de David Camerone à la troisième place. La même atmosphère glauque, la même fébrilité, la même mobilisation contre les « populismes » : la machinerie européenne se remet en branle pour éviter un scénario cauchemardesque pour l’orthodoxie pro-européenne.

Pour Bruno Colmant, professeur d’économie à l’université belge, l’hiatus vient surtout de l’euro : « La zone au sein de laquelle cette monnaie s’est imposée est trop large. Il est favorable au mark et handicapant pour les pays du Sud. Il n’aurait dû englober que les pays du Nord et par « marcottage », c’est-à-dire assimilation progressive, s’étendre aux économies du Sud. La Grèce l’a payé cher ». Selon lui, « de nombreux citoyens européens ressentent un profond malaise devant cette technocratie tutélaire. Le Brexit n’est probablement qu’une des nombreuses expressions d’amertume, de nature essentiellement domestique, découlant de la crise de 2008. Pourquoi l’UE n’a-t-elle pas répondu de manière adéquate à cette crise économique ? »

 

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Et il s’essaye à une réponse, évidente : « Parce que, de manière résignée, l’Europe n’est qu’une expression institutionnelle fugace qui ne respecte pas suffisamment les cultures et les religions, les particularismes nationaux et le facteur social. Ce facteur social a servi de variable d’ajustement à la monnaie unique, dont la force s’est immédiatement traduite par la faiblesse de l’emploi dans les pays les plus vulnérables. Même les arrangements avec la livre sterling n’ont pas suffi ».

 

Les derniers sondages pour les élections européennes placent donc en Angleterre le Brexit largement en tête des intentions de vote. Si l’on ajoute l’Ukip, les deux partis nationalistes occupent la première place du podium loin devant les travaillistes et les conservateurs en troisième position. Divisées, les petites formations pro-européennes languissent en queue des enquêtes d’opinion. Et Bruxelles trépigne et s’enflamme. En coulisse, des acteurs clés et certains observateurs s’émeuvent de cette tendance favorable au Leave mais reconnaissent à demi-mot l’échec du rouleau compresseur institutionnel européen : « On n’humilie pas impunément les peuples sur le long terme », explique Henri Deleersnijder, professeur d’Histoire et essayiste, fin connaisseur des arcanes bruxellois. « Cette union européenne est dirigée par des commissaires non élus qui résident dans une sorte d’Olympe technocratique paraissant tellement éloigné des préoccupations ordinaires du commun des mortels, des laissés-pour-compte d’un ultralibéralisme sans états d’âme ou d’une économie de marché sans régulation.

Avec le dumping social de surcroît, les travailleurs déjà soumis aux affres du chômage y perdent la protection que les États avaient mise en place après 1945. Puisque les Britanniques sont les champions du libre-échange et que leur pays est le vaisseau-amiral de l’Oncle Sam lancé en direction du continent européen, qu’ils restent dans leur île, d’autant que l’avait avoué en son temps Winston Churchill, « entre l’Europe et le large, nous choisirons toujours le large ». Pour le professeur belge, le Brexit ouvre une autre question : « Il nous obligerait, par la menace d’une déconstruction de l’édifice européen, à repenser de nouvelles bases, sociales et historiques cette fois, et non plus corrélées aux seules places financières comme l’est la société américaine. Mais le veut-on vraiment ? » À cette question, beaucoup de pro-européens n’ont pas de réponse. Là où les eurosceptiques ont déjà fait leur choix.

 

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Toutefois, l’hostilité des unionistes protestants nord-irlandais, qui assurent la survie de l’équipe au pouvoir aux Communes, ainsi que d’une trentaine d’ultra-conservateurs, devrait à nouveau faire capoter la ratification du traité de divorce.

« Le Brexit prendra dix ans », confie un diplomate anglais, en poste à Bruxelles : « La troïka de l’Union Européenne a réussi à mettre à genoux la Grèce, et cela a servi d’exemple pour les nations du Sud de l’Europe. Les rodomontades d’Orban et du groupe de Visegrad sont, quoi qu’on en dise, largement canalisées. Et les dissensions en son sein sont telles qu’elles ne peuvent que ralentir la marche de l’UE, non pas l’arrêter ni la menacer réellement. Mais avec le Royaume-Uni, il en va autrement : ses relations avec le monde sont encore très largement autonomes, sa puissance est affaiblie certes mais quasi intacte, et il a fait face à d’autres menaces dans son histoire que Michel Barnier, Jean-Claude Juncker ou les dirigeants de la Bundesbank.

 

Lire aussi : L’Union Européenne, ce machin

 

Le Brexit est le sursaut d’une nation qui a encore conscience d’elle-même. La machinerie européenne ne peut que l’enrayer, en jouant toutes ses cartes les unes après les autres méthodiquement et en utilisant toute sa puissance économique, ses lobbies et ses relais médiatiques ». L’actualité illustre son propos : les négociations en cours entre les ministres conservateurs et le Labour butent toujours sur l’exigence par l’opposition d’une participation du Royaume-Uni à l’union douanière. Le dessein d’une « Grande-Bretagne globale », promise par les partisans du Brexit, serait mis entre parenthèses puisque Londres ne pourrait pas conclure des accords de libre-échange avec le reste du monde. Pourtant, l’aile eurosceptique des Tories considère pareille option comme une nouvelle trahison du référendum.

 

Même ses laudateurs les plus dévoués le reconnaissent: la Commission s’est pris les pieds dans une communication très suffisante et assez hautaine, arrogante, sûre d’elle-même. Sophie Heine, chercheur à l’Université d’Oxford, le confirme : « Le réalisme imposerait de percevoir qu’aucun changement politique substantiel n’advient par la persuasion et la contagion idéelles. Un projet européen doit s’adresser aux moteurs émotionnels et rationnels des individus ». C’est là que le bât blesse. Difficile de prendre de la hauteur dans cette cacophonie. Entre quelques anecdotes savoureuses ou quelques images maintes fois diffusées d’un pathétique Juncker en proie à une nouvelle crise d’éthylisme et des discours abscons échafaudés à coups d’éléments de langage technocratiques, la machine européenne écrase mais s’enraye.

 

Si l’historien cherche une époque similaire, il tombera sur la crise et la chute de la République romaine au Ier siècle avant J-C dont sortit le régime autoritaire du principat augustéen

 

Pour David Engels, essayiste, professeur, diplômé en histoire, philosophie et économie de l’Université d’Aix-la-Chapelle, imaginer le tableau de l’Europe dans une génération si les évolutions actuelles persévèrent n’incite guère à l’optimisme. « En observant cette machinerie européenne, ses tentacules administratifs ou ses discours officiels, si l’historien cherche une époque similaire, il tombera sur la crise et la chute de la République romaine au Ier siècle avant J-C dont sortit le régime autoritaire du principat augustéen : chômage croissant, polarisation sociale, démographie en baisse, individualisme outrancier, immigration de masse, déclin des religions traditionnelles, déconstruction du modèle familial classique, mondialisation, émergence de structures oligarchiques et technocratiques, primat de l’économie sur la politique, endettement, culture du pain et des jeux, naissance de la guerre asymétrique, terrorisme religieux – tout cela n’est nullement le propre du XXIe siècle, mais faisait partie du quotidien des dernières décennies de la République romaine et provoqua le déchirement de la société méditerranéenne dans des guerres civiles interminables ».

Contemplant le Caprice des dieux (surnom du siège bruxellois du Parlement européen, N.D.L.R.), il complète ce sombre tableau : « La déconstruction du système démocratique, déjà fortement sclérosé par la montée de l’oligarchie, de la technocratie, de l’apolitisme et de l’influence du monde économique, est avérée. Ce système est incapable, à la suite de la multiplication des échéances électorales et des diverses institutions politiques, de mettre en œuvre des plans de réforme à longue durée ; exactement comme dans les dernières décennies de la République romaine, quand le Sénat s’autodétruisit dans un immobilisme politique ». Et il conclut : « Il y a deux mille ans, cette transition vers le principat augustéen ne fut pourtant pas considérée par nombre de citoyens comme le passage vers un régime oppressif puisque la plupart des libertés n’existaient déjà plus que de manière purement nominale… »

 

Olivier Stevens

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