Quand on ne vante pas la rigueur doctrinale d’Action française (« notre force est d’avoir raison » !), on invoque le courage et le talent de ses dissidents. On oublie souvent qu’en tant qu’elle fut réactionnaire, elle put être, parfois, une école d’avant-garde, un lieu d’attention privilégié aux manifestations les plus singulières du monde moderne, et que pour cette raison y évoluèrent certaines personnalités atypiques, comme Philippe Ariès, l’historien des mentalités ou le grammairien Pichon, influence majeure du jeune Lacan. Raoul Girardet compte parmi eux. Atypique, il l’est d’abord par son tempérament à la fois intransigeant et réservé, qui nous rappelle que l’honneur n’est pas une vertu tonitruante, le privilège des boutefeux et des forts-en-gueule, mais peut se concilier avec une parfaite discrétion. Sa vie est un étrange composé de conformisme apparent et de sédition.
Né en 1917, fils d’un père militaire de profession, ancien combattant de la première guerre, et d’une mère trop anxieuse, Raoul Girardet connaît l’ennui des enfants uniques et s’évade en se passionnant pour l’histoire. Adolescent, il découvre un autre moyen de fuir la grisaille familiale : l’Action française, grâce à laquelle il rencontre ses amis Pierre Boutang et Jacques Laurent, avec qui il partagera aventures, potacheries et de nombreuses lectures.
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Vient la Seconde Guerre mondiale, puis l’occupation. Démobilisé sans même, à sa grande honte, avoir combattu, Girardet s’engage dès 1940 dans la résistance et participe à Paris à de multiples actions clandestines, se fait arrêter par la Gestapo en 1945 mais échappe de justesse à la déportation. À la Libération, il est reçu à l’agrégation d’histoire et devient professeur à Metz, à la Sorbonne, puis à Sciences po où il aura quelques élèves aux destinées prestigieuses : Chevènement, Fabius ou Attali. Il donnera une nouvelle fois libre cours à son tempérament séditieux lors de la guerre d’Algérie et, proche de l’OAS, connaîtra pour la seconde fois la prison. Sur ces épisodes – sur sa vie en général – Girardet s’exprimera toujours sans équivoque, mais avec nuance et pudeur, notamment dans une série d’entretiens accordée à Pierre Assouline et recueillis dans un ouvrage : Singulièrement libre. Nul cabotinage, mais toujours la plus sobre et courtoise intransigeance : « J’avais vu, depuis 1940, trop de Français se rendre. Nous avons perdu mais nous ne sommes pas rendus ». Une leçon d’honneur mais aussi d’élégance morale, si celle-ci consiste avant tout à savoir rire de soi : « Je dois reconnaître que j’ai largement cédé à la tentation de me faire spectateur de moi-même, me regardant agir et me trouvant parfois cocasse. »
Sa vie lui fournira les principaux thèmes de son œuvre : fils de militaire, il s’intéressera naturellement à l’armée, qu’il considère comme son monde, et écrira en 1953 une Histoire de la société militaire de 1815 à nos jours, une anthologie du nationalisme français, puis une Histoire de l’idée coloniale. Mais c’est dans un maître ouvrage, publié en 1986, qu’il exprimera sa nature profonde d’intellectuel atypique. De modeste apparence : à peine deux cents pages et sobrement titré Mythes et mythologies politiques, celui-ci se veut une simple introduction à l’imaginaire politique mais excède largement la discipline historique. Sa genèse résulte d’un constat : la science politique traditionnelle demeure rétive à l’étude des irruptions de l’irrationnel dans l’histoire. Sous le patronage de Bachelard, de Lévi-Strauss et Gilbert Durand, qualifiés d’« éveilleurs exemplaires », Girardet entreprend une analyse des grands schémas mythologiques du politique : la conspiration, l’âge d’or, l’unité et le sauveur. Ces mythologies s’imposent spectaculairement dans les moments de crise des sociétés humaines. Celles-ci renouent alors avec un archaïque dionysiaque, et deviennent le théâtre de « grandes poussées d’effervescence onirique ».
Girardet entreprend une analyse des grands schémas mythologiques du politique : la conspiration, l’âge d’or, l’unité et le sauveur
Girardet montre qu’il existe une logique de l’imaginaire, laquelle obéit à une syntaxe associative extrêmement puissante, le mythe demeurant, comme l’écrivait Georges Sorel, « un ensemble lié d’images motrices ». C’est un phénomène humain total : à la fois fiction, système explicatif et message mobilisateur. Prendre conscience de la logique interne de ces mythes permet d’atténuer leur puissance d’enchantement. Mais personne n’échappe complètement à l’emprise de l’imaginaire, et chaque famille politique, de droite comme de gauche, recèle en son tréfonds idéologique un délire qui lui est propre, susceptible de plonger dans l’horreur la société tout entière. Quand l’Occident semble déchoir de sa rationalité, cet ouvrage essentiel doit se lire avant tout comme une leçon de sagesse : « Mais Dionysos demeure qui est un dieu ombrageux. Il est en fin de compte plus sage, il faut oser dire plus raisonnable, de lui reconnaître sa place – sa juste place – que de tenter d’étouffer sa voix ».





