Quoi que tu imagines, ton voyage en Ukraine n’y ressemblera pas. » Dans le train de nuit qui m’emmenait de la gare polonaise au nom imprononçable de Przemy?l vers Kyiv, cette phrase que m’avait lancée une amie avant mon départ me revenait en tête. Alors que j’imaginais une locomotive avançant prudemment, les lumières éteintes à la faveur de la nuit, voilà que nous roulons à vive allure, tous phares allumés. Les écrans de télévision accrochés au plafond diffusent trois épisodes de Pat’ Patrouille. En boucle. En effet, la faune est majoritairement composée de femmes et d’enfants, les hommes n’ayant pas le droit de quitter le territoire.
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Je suis le seul étranger. Personne n’a l’air trop inquiet de se rendre dans une zone de guerre. Le flegme slave, que j’aurai l’occasion de constater à plusieurs reprises. Vers 2 heures du matin, je suis réveillé par deux gaillards en uniforme, lourdement armés. Passé la frontière polonaise, les sacs des ressortissants étrangers sont tous fouillés minutieusement. Alors que je m’attendais à une certaine rudesse, voire à de la suspicion, les bidasses se montrent plutôt rassurants, voir intéressés : « Qu’est-ce qui vous amène en Ukraine ? » « – Je suis journaliste, je veux faire un livre sur la scène rock ukrainienne. » Une réponse qui semble les désarçonner un brin, mais après avoir fouillé dans mes slips, ils me laissent retourner à ma place et retomber, légèrement ivre de vodka noisette, dans les bras de Morphée. Le voyage se termine sans encombre et, au petit matin, je suis à Kyiv, en route pour mon studio dans le quartier historique de Podil.
Comment se passe la vie dans une ville de l’arrière ? Les habitants se sont habitués. Alors que cela faisait une semaine que j’étais sur place, une scène dit tout : j’éclusais tranquillement une bière dans un de mes deux estaminets favoris lorsque le portable de tout le monde se met à vibrer : alerte bombardement. Tous les clients regardent leur portable distraitement, le rangent, et se remettent à boire comme si de rien n’était. « Un missile hypersonique, ça va de toute façon à Mach 9, donc quand c’est lancé, t’as juste à prier que ce ne soit pas sur ta pomme cette fois-ci », m’avait confié mon camarade Pedro, multi- instrumentiste et barman.
Mais si la vie paraît normale, elle ne l’est pas pour autant : il s’agit d’une autre forme de normalité. Normalité Potemkine, en somme. Avec une saveur de film d’espionnage post- soviétique. Au bout de dix jours, me sentant légèrement aliéné de n’avoir personne à qui parler (l’anglais n’est pas vraiment le fort des Ukrainiens), quelle ne fut pas ma joie d’entendre quelqu’un employer la langue de Shakespeare. La conversation s’engage, il est Anglo-irakien. De stature imposante, il m’explique être « ancien militaire » et qu’il est là « pour affaires ». Son nom, « Bigman », me fait sourire. Son officier traitant aurait tout de même pu lui choisir un alias qui ne soit pas aussi transparent.
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Le lendemain, c’est sur la CIA que je semble tomber. Même bar, même place, un journaliste discute avec un jeune homme, dont le port me fait présager un ancien militaire. Bingo. Ex-ranger. Il est là avec « une ONG pas liée à l’ambassade américaine mais un peu quand même » et donne des cours d’anglais aux Ukrainiens. Auparavant, il a « donné des cours d’anglais » en Serbie et en Arménie. « Ton pote, ce serait pas un officier de rens’, par hasard », lancerai-je, quelques semaines plus tard à mon camarade journaliste, devenu depuis un ami. « T’es la troisième personne à me le dire, je vais finir par vous croire ! »
Pendant environ un mois, je mène une vie tranquille de journaliste alcoolique, écumant les bars et les salles de concert pour mon livre. Les alertes bombardement ne me dérangent pas (sauf quand elles me réveillent la nuit), même si la première a été un moment de vérité : allai-je avoir la trouille ou me montrer courageux face à l’adversité ? Rien de tout cela : j’étais en caleçon devant Lyon/Clermont-Ferrand, mon équipe étant menée 2 buts à 0, et ma première pensée aura été : « Je vais quand même pas claquer alors qu’on se fait taper par Clermont ? »
Enfin, facile de faire le malin alors que la plupart des alertes sont des départs de MiG ou des petits groupes de drones Shaheeds généralement abattus lorsqu’ils pénètrent dans la région de Kyiv. En revanche, le 26 novembre, date de commémoration du 91e anniversaire de l’Holodomor, les Russes décident de marquer le coup en grande pompe, et balancent sur Kyiv l’attaque la plus massive depuis le début de la guerre : pendant six heures, plus de 70 drones martèlent sur la ville. L’occasion pour moi de découvrir le fonctionnement de la défense aérienne, et par la même occasion d’apprendre qu’il y a une DCA juste à côté de chez moi. Les éclairs de feu déchirent le ciel, les drones explosent dans un fracas assourdissant.
Afin d’ajouter une ligne supplémentaire sur l’improbable CV de ma vie, je décide de monter des soirées caritatives où je passe de la musique, afin de récolter de l’argent pour l’effort de guerre. Premier arrêt : Chernihiv, ville martyre, où les stigmates de la guerre sont encore bien présents : immeubles d’habitation éventrés, carcasses de voitures. Le théâtre, qui a reçu une bombe de 500 kilos cet été pendant une représentation, témoigne bien de la violence des bombardements.
Pourtant, le moral est bon. Ici, la violence ne fait pas vraiment peur : même le plus doux et le plus réservé des Ukrainiens participe à sa façon à l’effort de guerre. Au Crown, superbe bar/salle de concert (qui fait aussi office d’abri anti-missiles), est accroché au plafond un drone russe. Mes amis avaient mis en place une collecte de fonds pour le réparer, le bourrer d’explosifs, et le retourner à l’envoyeur. Résultat en avril ou mai prochain ! De même, sont parfois organisées des ventes aux enchères où vous pouvez acheter des stingers ou des bazookas (démilitarisés, bien entendu).
La guerre est omniprésente, mais on se sent étrangement en sécurité. Plus qu’en France, en tout cas. D’ailleurs beaucoup de mes interlocuteurs me font part de leur effarement quant à la situation hexagonale. « Tu sais, Alain, ici je suis de gauche, mais s’il y avait autant d’Arabes que chez vous, je serais d’extrême droite », m’a un jour glissé un ami. Une jeune fille, caissière, me confiait qu’elle s’était réfugiée en France au début de la guerre, mais avait préféré rentrer en Ukraine, effrayée par l’immigration.
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Même son de cloche chez un médecin de guerre rencontré tout à fait par hasard, et trop content d’avoir un interlocuteur en français (son père étant l’un des liquidateurs de Tchernobyl, il avait été envoyé vivre à Lyon dans sa jeunesse). Mais si la guerre est toujours présente, elle aura eu un mérite : souder un peuple. « Je pense que les gens ici sont plus ouverts et plus tolérants entre eux maintenant, car nous avons un ennemi et un but commun. Par exemple, avant la guerre, avec tes cheveux longs, tu te serais sûrement fait emmerder par des connards dans la rue, mais maintenant on a d’autres chats à fouetter », m’explique Pedro.
Au moment où je termine cet article et m’apprête à décapsuler une limonade dûment méritée, l’alerte n’a sonné que deux fois : quelques missiles balistiques 3M-54 Kalibr le matin et un décollage de MiG 31 dans l’après-midi. Journée tranquille, en somme.





