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Sir Roger Scruton ou le conservatisme anobli

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Douglas Murray lui a rendu le plus vibrant des hommages, dans son article du Spectator : « Un homme qui semblait plus grand que son époque ». Sir Roger Scruton est mort à 75 ans d’un cancer contre lequel il luttait depuis six mois. Le moment est venu de se rendre compte de la taille du géant que le conservatisme a perdu mais dont l’œuvre perdurera.

 

Celui qui fut anobli par la reine en 2016 a vécu plusieurs vies et a exploré toutes les facettes de notre brève existence sur terre. Il a rempli des livres sur l’esthétique, le vin (« I drink therefore I am »,) l’architecture ou encore la sexualité. Il est l’auteur de plusieurs romans et de deux opéras, ainsi que de plusieurs chefs-d’œuvre sur la question conservatrice. Scruton représente donc l’incarnation d’un conservatisme concret, vivant, et omniprésent.

Cette flamme conservatrice, il a découvert qu’elle vivait en lui en voyant défiler les pavés de mai soixante-huit. En effet, il raconte que devant le charabia marxiste des fils de bourgeois survoltés, il se rendit soudain compte qu’il « était de l’autre côté », parmi ceux qui voulaient « conserver les choses plutôt que les détruire ».

Amoureux de la France (sa première femme est française), de Notre-Dame et de la phrase du général de Gaulle « une certaine idée de la France », ce jeune étudiant du Quartier latin retrouvera toute sa vie sur son chemin les universitaires qui voulaient la déconstruire. Cet ancien admirateur de Sartre ira même jusqu’à décocher plusieurs livres pour démonter les sophismes de Foucault, Deleuze et toute la bande. Leur relativisme lui répugne, et il insistera sur le fait qu’un écrivain « qui vous dit qu’il n’y a pas de vérité, ou alors qu’elle n’est « que relative », vous demande de ne pas le croire. Alors ne le faites pas » .

 

Ni dame de fer ni rideau de fer

 

Le rejet du marxisme est un des fils rouges les plus visibles dans sa pensée. Le socialisme selon Scruton a pour moteur réel le ressentiment, et menace d’absorber la société civile dans l’État, un des plus grands torts des régimes communistes. Une dure réalité qu’il ira vérifier plusieurs fois en risquant sa vie pour faire croître des universités souterraines de l’autre côté du rideau de fer.

Ces expériences-là le pousseront à souligner l’importance des libertés individuelles, à tel point que certains ont cru bon d’en faire un grand admirateur de Margaret Thatcher. S’il « sympathisait profondément avec les motivations » de cette dernière (surtout la question de la responsabilisation individuelle) il maintenait fermement que « la cause conservatrice [avait] été polluée par l’idéologie du big business ».

 

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Le marché qu’il voulait avant tout national et libre devait en effet rester soumis aux royaumes de valeurs, là où ne marché n’entre pas. Son livre The Meaning of Conservatism (1980) était pour lui « une défense assez hégélienne des valeurs Tory face à leur trahison par les tenants du marché-libre », lui qui regrettait que « la consommation [ait] pris la place de la reproduction comme point culminant du drame humain » tout en critiquant l’homo economicus.

Sa reconnaissance envers la dame de fer tenait avant tout dans la fermeté de cette dernière vis-à-vis de l’URSS. Si la liberté pour Scruton était nécessaire à la vie de la communauté, elle n’en restait pour autant qu’un moyen. Il aimait citer la phrase du poète Matthew Arnold, pour lequel la liberté « est un très bon cheval à chevaucher, mais pour chevaucher quelque part ».

 

Une certaine idée de l’Angleterre

 

Scruton rappelait, non sans malice, que lorsque « Maggie » fut élue en Angleterre, le monde académique anglais se réjouissait : « Enfin quelqu’un que l’on pourrait haïr ! » Il fut l’un des premiers à voir l’immense homogénéité et corruption intellectuelle de ce monde universitaire, alors que son seul allié intellectuel dans son département à l’université de Birkbeck se trouvait être la femme de ménage immigrée.

Cette vie universitaire, il l’a quittée en 1989, déçu de la culture de la répudiation qu’elle répandait (et répand toujours). Une « culture » qui mine celle de l’occident, car « une communauté fondée sur la répudiation n’existe pas. L’assaut contre l’héritage culturel ancien ne mène à aucune forme nouvelle d’appartenance, seulement à une forme d’aliénation ».

Scruton vomit le sectarisme de cette nouvelle gauche postmoderne qui ne souhaite pas tant chercher à comprendre les conservateurs que de les assimiler au mal ou à la folie. Il note avec ironie que « nous qui pratiquons prétendument l’exclusion, sommes par conséquent forcés de cacher ce que nous sommes, par peur d’être exclus ». Nul n’est prophète en son pays, surtout quand on annonce aux Tories biberonnés au libre-échangisme que l’amour du « chez-soi », l’oikophilie, allait pousser l’écologie naturellement dans le camp conservateur plusieurs années en avance.

S’il fut longtemps diabolisé sur ses propres terres, il a également mis très longtemps avant de voir un de ses livres sur le conservatisme traduit outre-manche. « Une erreur réparée », selon Laetitia Strauch-Bonart, qui s’est chargée de la publication de De l’urgence d’être conservateur en 2016. Mais les ricaneurs et les censeurs d’aujourd’hui ne parviendront plus à le faire taire car son héritage résonne déjà.

 

La perte de la perte

 

Si Edmund Burke était son ancêtre, il semblerait que Douglas Murray (à la une de L’Incorrect le mois dernier) soit en passe de devenir son descendant. À l’image du conservatisme, ce contrat entre les morts, les vivants, et ceux qui ne sont pas encore nés, Scruton s’inscrit donc avec humilité dans la lignée d’une pensée qui le précède et le dépassera, et c’est aussi cela qui fait sa grandeur. En appliquant ses convictions dans tous les domaines de la vie, Scruton est également l’incarnation du fait que le conservatisme anoblit. Il partageait avec Dostoïevski la croyance selon laquelle la beauté sauvera le monde, et sa défense de ses idées passe avant tout par la beauté de ce qui existe déjà. Dans ses propres mots, « le point de départ du conservatisme est […] le sentiment que les choses bonnes peuvent être aisément détruites, mais non aisément créées ».

 

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Avec la perte de ce géant, le temps est venu pour nous de méditer à nouveau ses paroles sur la perte, lui qui voyait l’acceptation de la perte comme le thème central de l’art occidental à travers les siècles : « La perte de la religion rend la perte réelle plus difficile à supporter ; de ce fait, les hommes commencent à fuir la perte, à la prendre à la légère, ou à expulser d’eux-mêmes les sentiments qui la rendent inévitables. […] Il n’y a ni amour ni bonheur, seulement le divertissement. Dans de telles circonstances, la perte de la religion est la perte de la perte ».

Il voyait l’art comme le chemin le plus sûr pour contempler les royaumes de valeur, situés au-dessus de la sphère marchande. Depuis avant-hier, on est en droit de croire qu’il repose là-haut, dans le plus grand d’entre eux, enfin reconnu à sa juste valeur. À travers sa mort, Sir Roger Scruton nous rappelle que le conservatisme restera toujours vivant.

 

Pierre Valentin

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