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Sagesse girardienne

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Publié le

22 septembre 2020

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La Chronique des Crottés s’est déconfinée sur les flancs montagneux de l’enclave des Papes, aux confins de la Drôme provençale : reportage à la ferme de Celas, royaume de la famille Girard qui y pratique l’élevage ovin et la polyculture.

Au commencement de la famille Girard étaient Raphaël, fils d’éleveur pionnier du bio dans la Drôme des années 1990, et Marion, passionnée d’agriculture, devenue paysanne par choix de jeunesse. Cinq enfants plus tard, ils sont à la tête d’une exploitation labélisée agriculture biologique. Celle-ci regroupe principalement des agneaux de bergerie élevés sous la mère, de quoi produire leurs céréales et fourrage, et quelques parcelles de vigne et de verger. Une polyvalence sagement choisie : si elle leur demande de multiplier les investissements et la main-d’œuvre, elle est toutefois garante d’une satisfaction intellectuelle et d’une stabilité économique également précieuses.

Comme l’affirme Raphaël, « en spécialisant l’agriculture, on l’a fragilisée, depuis lors chacun défend avec étroitesse les intérêts de sa filière ». Ils ont cependant dû laisser de côté l’élevage bovin et la culture de lavande, témoins d’une multiplicité qui était encore possible à la génération précédente. Installée au pied de la montagne, la ferme de Celas continue ainsi à occuper son territoire avec l’élégance de la tradition paysanne : vergers et vignes exposés au soleil du vallon sont surplombés presque 2000 mètres plus hauts par les pâtures estivales des brebis.

Nul lieu meilleur que la bergerie de Celas pour sagesse garder au centre de ces orbites idéologiques

Habités par la permanence du devoir agricole, celui de faire vivre leur famille et de nourrir les hommes, et par le souci de la préservation – des sols, de l’eau, de la vie de famille – Raphaël et Marion savent décrire les évolutions sociétales qui ont affecté leur univers de stabilité. Dans un sens positif, d’abord : alors qu’il y a 20 ans, ils étaient les premiers à compter sur l’évolution des pratiques des consommateurs pour assumer de ne vendre leur viande bio qu’en direct, ils voient désormais leurs voisins agriculteurs s’affranchir à leur tour de la grande distribution et des coopératives. Pendant cette période la Drôme a d’ailleurs acquis un statut de département éclaireur dans l’agriculture biologique, fruit d’élans privés de néo ou anciens ruraux, mais aussi de programmes publics.

L’expérience a pu hélas conduire trop loin : pâtures et bois ne sont plus considérés comme l’outil de travail du paysan mais deviennent des lieux de convoitise pour les hobbies verts (chasse, randonnée…) et entrent de plus en plus dans le domaine illimité du marché. Adeptes de l’idéologie du réensauvagement, des associations écologistes acquièrent de vastes parcelles dans ces provinces préservées pour les vider de la présence humaine, première ennemie de mère Nature, voire pour les transformer en « investissement de compensation écologique » pour de grandes firmes en mal de bonne conscience environnementale. Nul lieu meilleur que la bergerie de Celas pour sagesse garder au centre de ces orbites idéologiques. Chez les Girard, la politique prend son sens à l’échelle communautaire : comme le dit Marion à ses clients : « Acheter notre viande, c’est votre bulletin de vote : vous faites ainsi vivre une famille, vous nous donnez stabilité et autonomie ».

Lire aussi : Édouard et ses croqueuses, rififi à la ferme

Les politiques nationales et européennes faisant défiler leur cortège de contraintes, de cotisations et de contrôles, corollaires obligés des aides financières et des garanties des banquiers et des assureurs, ce n’est pas d’en haut qu’ils attendent leur liberté, avec tout ce qu’elle comporte d’initiatives, de plénitude et de labeur. À moins qu’ils ne regardent encore plus haut, en confirmant les mots de Gustave Thibon dans Retour au réel : « Si la terre donne à l’homme le sens de l’effort personnel, elle lui enseigne aussi la vertu complémentaire, plus oubliée peut-être encore de nos jours : l’abandon à la destinée, la saine patience, la saine résignation ».

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