La culture est méprisée. Pourtant elle englobe tout. Et en particulier le langage qui se rapproche de plus en plus de l’infra-mince. Les idées apparaissent aujourd’hui à l’extérieur de nous, les médias s’en chargent. Le conformisme repose sur cette imposture : le confort moderne. Mais nous avons certainement besoin de cette hiérarchie de signes, ces mesures et ces repères. J’ai lu pendant les fêtes le Journal d’un résistant (1972-2018), Vincent Bioulès, peintre, catholique. Somme et retour sur sa vie, audace de la clandestinité. Journal où toute réflexion définitive ressemble à une faute.
Bioulès citant Balthus : « L’art est un moyen d’accéder au mystère de Dieu, de tirer les derniers éclats, de se mettre en situation de capturer un fragment. Le tableau est une prière, le saisissement de l’innocence, un temps arraché au désastre du temps qui passe. Une immortalité capturée ». L’athée est détourné du désir d’élévation. La vie sacramentelle crée des liens qui éclairent.
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Le tableau est un instant de grâce qui échappe au temps. Refaire c’est sonner faux. Pas dans la musique où le public et la partition font retrouver la vérité. Dans certains arts, il s’agit de multiplier les pains. On trouve le divin dans la figure, dans l’aveuglement et la rencontre avec le non-savoir. « Rassembler dans l’espace et le temps ce qui est incohérent, ce qui file, se montre à demi, de façon fragmentaire ». Le monde n’est plus perceptible que par fragments. La touche est la dernière preuve. Ici, on a la pudeur et l’intelligence de ne pas développer. Par coquetterie supérieure. Seule l’intuition sait si le tableau est bon ou mauvais. La peinture doit être ambiguë, avec pulsions et lapsus, seules façons d’entrer en contact avec la réalité. Et elle contient toujours une part d’échec. « Le tableau est le résultat de tout ce qu’on a raté », disait Matisse. Il ne s’agit que de résoudre ses conflits personnels et d’unifier les contraires dans son propre langage. Il faut maîtriser le réel et faire muter l’émotion de manière qu’elle puisse être comprise.
Rien n’est plus mystérieux que la grâce, le don, la beauté. Ou l’amour qui a créé l’impatience. L’amour nous révèle que nous ne sommes que manque. L’amour est la seule chose qui échappe un peu au temps, et donc à la mort. Chaque sentiment correspond à un format. Être présent est ce qu’il y a de plus difficile. On passe sa vie à vouloir rejoindre ou découvrir sa place. Faire semblant de vivre pour quelque chose alors que le scepticisme est de plus en plus grand et qu’on ne peut s’identifier à rien. On passe sa vie à affirmer de plus en plus nettement sa pensée, aller au plus juste de ses attirances et de ses perversions, au plus juste des impuissances et des contradictions. Éternelle nostalgie et malentendu d’un désir de communication. Les événements imaginés sont plus terrifiants que les événements réels. La peinture est la fusion de toutes les observations et visions successives.
La peinture doit être ambiguë, avec pulsions et lapsus, seules façons d’entrer en contact avec la réalité
On veut absolument se signaler au monde sans être dupe de sa pauvreté. Supérieurement pauvre ou orgueilleux. « Courbet plonge dans la nature comme on se laisse aller au sommeil ». L’inconscient ressemble ici à un ange gardien à l’envers ou à la voix souterraine du corps. Le confort et l’élégance apparaissent comme de grandes couvertures de laine au mur.
Des saillies. Sur Goya : « Relâchement dans l’exécution, des passages à vide correspondant à des effondrements psychologiques, à des moments de nuit, la main alors bafouille avec une mollesse insupportable ».
Sur Baselitz : « Peinture de gros mou. Le dépassement de sa propre faiblesse dans le format et le geste tel le chanteur sans voix forçant son registre. Allemagne, penchant à la violence et à la grossièreté mais santé économique ». Sur Saint-Simon : « Il pétrit l’image de son ennui dans la bave de sa fureur ».
On y parle de la mémoire colorée de Delacroix, du souvenir insistant de la couleur sur la conscience plus que de la forme, de l’absence de noir chez Monet, de la méfiance paysanne de l’effet, de l’exécution réduite au minimum chez les primitifs, l’excès de jaune chez Bonnard, la guerre – le prochain nous conduit à notre propre dévastation – qui est inévitable et ressemble à une distraction, le risque de la laideur qui crée la vraie beauté, puisque c’est une conquête. Les différences et les signatures ont disparu. Les mystiques ont plaidé pour la dépossession totale. Ce tribut permet d’accéder à un surcroît d’existence. « Seule la poésie permet de distinguer le froment de la zizanie ».
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« Chaque être humain est la sculpture individualisée de l’immense souffrance humaine ». La pureté est la conséquence de notre regard. Chaque voyage est une miniaturisation de l’existence. Il faut s’abandonner à ce qui a été donné gratuitement. « Notre vraie liberté n’est que la grâce de voir notre néant ». Le naturel est le plus haut témoignage de l’amour de la vie face au légalisme gris.
Alors que le monde se dématérialise en une profusion d’images sans consistance, on finit par regarder le ciel.





