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Taisez ce gros mot que je ne saurais entendre

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Publié le

11 juin 2020

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© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Rassemblement national ne plaide pas pour la remigration. Le mot y est même tabou. Trop ostracisant.

 

Le temps est loin où le numéro deux du Front national pouvait s’exclamer, devant une assistance enthousiaste précisément venue pour entendre ce genre de propos : « Immigrés d’au-delà de la Méditerranée, retournez à vos gourbis ! » Et pourtant… C’était en 1982 à Nice, lors des assises nationales du FN consacrées aux élections municipales de l’année suivante pour lesquelles le parti présidé par Jean-Marie Le Pen plaidait pour des alliances entre le FN, le RPR et l’UDF, et cela n’avait pas empêché, à l’automne 1983, la liste menée par Jean-Pierre Stirbois de fusionner avec celle du RPR pour conquérir la mairie de Dreux.

 

Ironie de l’histoire : la ville d’Eure-et-Loir venait d’être administrée pendant six ans par une féministe et homosexuelle socialiste, Françoise Gaspard, laquelle s’était fait remarquer un peu plus tôt en déclarant qu’il y avait « trop d’étrangers à Dreux », que les problèmes de scolarité étaient « liés à la présence d’enfants non francophones dans nos écoles » et qu’elle entendait se battre « pour que soit mise en œuvre […] à l’égard des immigrés […] une politique d’aide au retour dans le pays d’origine pour ceux qui le souhaitent » ! Pour un peu, tous les partis en lice auraient pu faire liste commune avec un seul mot d’ordre : remigration !

 

Un gaulliste pour briser le tabou

 

Et puis… Jean-Pierre Stirbois est mort, le mot gourbi a cessé d’être usité alors qu’il ne cesse de s’en constituer aux portes et même à l’intérieur de nos villes, le FN est lui aussi passé à trépas, remplacé par un Rassemblement national dépourvu de numéro deux, et l’aseptisation du discours politique, hors réseaux sociaux, conjugué au souci permanent du RN de persévérer dans la « dédiabolisation », a fait le reste. Résultat : le RN fait tout pour échapper à l’accusation d’être favorable à la remigration, comme si elle était infamante.

 

Le RN fait tout pour échapper à l’accusation d’être favorable à la remigration, comme si elle était infamante.

 

Un exercice à la portée de tous mérite d’être effectué. Tapez remigration dans le moteur de recherche du site du Rassemblement national (rassemblementnational.fr), et vous obtiendrez deux uniques réponses, dont l’une est obsolète, celle qui renvoie à un entretien donné en 2014 à TV Libertés par Marie-Christine Arnautu, qui était alors vice-présidente du FN. Le lien n’est même plus fonctionnel : impossible d’accéder à la vidéo et aucun script n’est fourni.

 

Le second lien est surprenant. Il renvoie à un communiqué du 7 avril dernier relatif à la pulvérisation par certains États, pendant la crise sanitaire, des règles migratoires édictées par l’Union européenne. Il se conclut ainsi : « Seule l’échelle nationale et les frontières permettent le retour à la sécurité, […] seule une politique nationale de remigration permet de faire face à la submersion ». Or celui qui, seul, s’autorise à employer ce mot et est relayé par le site du RN n’est autre que l’ancien député UMP, tendance Droite populaire, Jean-Paul Garraud, élu en juin dernier au Parlement européen sur la liste conduite par Jordan Bardella ! Lui a obtenu le droit d’en parler – ou, plus vraisemblablement, se l’est octroyé sans demander l’avis de quiconque, sans même se rendre compte, lui qui est gaulliste, qu’il débordait par la droite la ligne officielle du parti.

 

Y penser toujours, n’en parler jamais

 

En 2014, alors que le Bloc identitaire présidé par Fabrice Robert venait d’organiser des Assises de la remigration auxquelles étaient notamment intervenus l’écrivain Renaud Camus, Jacques Bompard, alors député de Vaucluse, ou Jean-Yves Le Gallou, président de la fondation Polémia, Libération avait titré : « La “remigration” des identitaires aux portes du FN ». Certains des cadres et militants identitaires en ont bien franchi le seuil, mais à la condition de laisser leur bagage sémantique au vestiaire.

 

Dans le FN mariniste comme dans le nouveau RN, chacun sait que l’emploi du terme de remigration est de ceux qui ont toutes les chances de déclencher les foudres de la direction, avec pour conséquence subséquente une mise à l’écart voire plus, si peu d’affinités. Y penser toujours, oui, mais surtout, n’en parler jamais ! L’ancien cadre identitaire Philippe Vardon, par exemple, qui avait grandement contribué à populariser le mot, ne l’emploie plus depuis qu’il a été admis au FN/RN et y a pris de l’importance, lui qui avait confié au quotidien Présent en 2014, un an avant de conduire la liste de Marion Maréchal-Le Pen dans les Alpes-Maritimes et d’être élu conseiller régional de Paca : « La remigration, c’est-à-dire le retour dans leur patrie (la terre de leurs pères) de nombreux immigrés et descendants d’immigrés présents sur notre sol, de manière pacifique et concertée, s’imposera sans doute dans les années à venir comme une solution non seulement crédible et réaliste, mais nécessaire ».

 

Lire aussi : Les Résignés : ces Français qui empêchent la victoire du Rassemblement National

 

Nicolas Bay n’en use plus non plus, préférant parler d’« inversion des flux migratoires » – ce qui est exactement la même chose, mais en sémantiquement acceptable.

 

Campagne présidentielle sous asepsie

 

Pudeurs de chaisières ? Prudence de lieutenants, qui savent à quel point la patronne du parti qui doit son succès à son hostilité à l’immigration est sourcilleuse sur le sujet, considérant, d’une part, qu’il est acquis pour les Français que seule sa formation combat l’immigration et qu’il est donc inutile d’en rajouter, d’autre part, que toute focalisation sur ce thème ne pourrait que nuire à sa stratégie élaborée pour la présidentielle de 2022 : rassurer, rassurer encore, pour neutraliser l’électorat de gauche, particulièrement celui de la France insoumise, en apparaissant moins dangereuse qu’Emmanuel Macron en vue du second tour.

 

Le RN fait tout pour échapper à l’accusation d’être favorable à la remigration, comme si elle était infamante.

 

À tel point qu’on l’a déjà vue demander de se taire à une assistance qui scandait : « On est chez nous ! » À tel point aussi que dans ses « engagements présidentiels » de 2017, déjà, elle promettait d’en finir avec « l’immigration incontrôlée » et de « supprimer les pompes aspirantes de l’immigration », mais à aucun moment d’en inverser le flux. Comme s’il était acquis qu’à l’exception de ceux qui partiraient d’eux-mêmes, parce qu’ils n’y trouveraient pas leur compte, et à l’exception, bien sûr, des clandestins qui seraient expulsés, il faudrait faire avec ceux qui sont déjà là, en renforçant… « l’assimilation républicaine ».

 

Lire aussi : Érik Tegnér : « L’élection de Jacob est paradoxalement une occasion inouïe pour un courant conservateur, souverainiste et national »

 

Mélanger de l’huile et du vinaigre, même en agitant bien la bouteille, pour paraphraser de Gaulle, on a déjà essayé. Et il était alors question d’intégrer, pour ensuite les assimiler, des individus, pas des peuples.

 

Bruno Larebière

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