Ainsi, après avoir mis en scène la censure implacable exercée par la novlangue victimaire des minorités indignées dans Un traître mot, Thomas Clavel aggrave son cas avec son deuxième roman, Hôtel Beauregard. Cette fois-ci, il n’est pas question de liberté d’expression mais de liberté tout court. Le récit se déroule en période de pandémie et résonne fortement avec le contexte actuel. Le Pusillaevirus, un virus de type respiratoire, circule activement sur tout le territoire. Distanciation sociale, gestes barrières, masques sont érigés en principes absolus du vivre ensemble. Délation sanitaire et chasse à l’homme sont instaurés comme les nouveaux devoirs hygiénistes du citoyen.
Comme dans Un traître mot, le personnage principal est pris, malgré lui, en flagrant délit d’infraction aux injonctions ambiantes. Sur le banc des prévenus, on y trouve Axelle, une jeune chercheuse en biologie marine sans histoire. Son chef d’accusation : ne pas avoir porté le masque lors d’un pot de départ. Cet oubli aurait pu être ignoré de tous si ce moment festif n’avait pas été immortalisé par un selfie immédiatement publié sur les réseaux sociaux.
L’ère du lynchage numérique
Axelle paye cher sa distraction. Pour cet oubli, jugé criminel, elle est condamnée à la guillotine numérique où sa tête est mise à prix. Thomas Clavel décrit avec force le mécanisme infernal du mimétisme de la haine décuplé par la puissance des réseaux sociaux. On assiste à la traque impitoyable lancée par une influenceuse, ultra populaire, ancienne petite frappe de quartier, reconvertie en prêtresse de l’hygiénisme gouvernemental. Il suffit de taguer pour traquer et de hashtaguer pour lyncher. Il faut effacer la traitresse, il faut déshumaniser l’ennemie du peuple hygiéniste, lit-on entre les lignes.
À travers la voix d’un personnage, un peintre philosophe, qui réside à l’hôtel Beauregard où Axelle a trouvé refuge, l’auteur distille sa réflexion sur le sens ontologique du visage et sur la signification de sa disparition en période de pandémie
Au fil de son récit, l’auteur égrène ces effets de réel qui nous mettent terriblement mal à l’aise tant ils soulignent la mince cloison qui sépare notre réalité actuelle de la fiction imaginée. Devant cette satire contre l’ordre sanitaire, on suffoque. Pourtant, une lueur d’espoir subsiste. « La où croît le péril croit aussi ce qui sauve » écrit Hölderlin. Et ce qui sauve l’humanité, pour Thomas Clavel, c’est la beauté artistique, spirituelle et religieuse dont le visage en est la manifestation la plus flagrante.
Les êtres barrières
À travers la voix d’un personnage, un peintre philosophe, qui réside à l’hôtel Beauregard où Axelle a trouvé refuge, l’auteur distille sa réflexion sur le sens ontologique du visage et sur la signification de sa disparition en période de pandémie. Les gens masqués sont devenus des « êtres barrières » écrit-il. Privés de leur visage, ils ne sont plus que de simples corps interchangeables. Sous les mots et par touches successives, se dessine une réflexion judéo-chrétienne du visage. À l’aide de références bibliques et lévinassienne, Thomas Clavel rappelle combien le visage est une altérité devant laquelle on ne peut se dérober. Et quelle est la plus grande altérité si ce n’est celle d’un visage qui souffre. Les Gueules Cassées de la Grande Guerre, la face du Christ ensanglantée par sa couronne d‘épines.
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Un conte philosophique cruel
La faute d’Axelle n’est pas tant de ne pas avoir porté le masque que d’avoir dévoilé aux yeux du monde ce qui la rend unique, c’est-à-dire la nudité fragile de son visage. « Ne pas porter le masque, c’est enfreindre la sacro sainte égalité, c’est rompre le pacte qui les unis tous ! » analyse le peintre philosophe. L’unicité du visage d’Axelle rompt avec le principe de l’égalitarisme sanitaire : tous masqués, tous désincarnés, tous anonymes.
Thomas Clavel élève, ainsi, son roman à un conte philosophique cruel où l’héroïne découvre dans l’art et la religion la beauté du visage humain. C’est cette éducation esthétique et spirituelle qui la sauvera de l’acide de la haine. Dans un entretien sur la littérature consacré au Point, le très regretté Philippe Muray disait que « les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes d’anticorps. ». Assurément ceux de Thomas Clavel sont de cet ordre !

La Nouvelle Librairie, 218 p. – 14€90





