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Traité de la vie élégante : Balek ou Tancoc ?

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Publié le

4 mars 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : Balek ou Tancoc ?
Sans titre

« Balek ! Pfff! J’t’en foutrais, moi, des Balek ! » Sortant du métro rue du Bac et coupant le boulevard pour rejoindre Zo’, Mathilde et E. qui l’attendaient en discutant à la terrasse du Saint-Germain, Ferdinand zu G. leur parut ivre de colère. Sous la barbe noire qui le faisait vaguement ressembler au capitaine Haddock, le quinquagénaire était pourpre comme un bouquet de pivoines.

– Balek ! grommelait-il. Balek !

– Eh bien, Ferdi, mon vieux, qu’est-ce qui vous arrive ? lança E., qui n’ignorait pas que son ami prussien avait tendance à s’emporter lorsqu’on lui manquait de respect. Un monsieur Balek vous aurait-il agressé dans les couloirs du métropolitain ?

– Tiens, fit Zo’ je sais pas pourquoi, mais ce nom me rappelle que je suis à court de cigarettes, je vous quitte une seconde pour filer au tabac chercher ma drogue… Mathilde, si tu pouvais me commander un autre ristretto ? Balek ?

– Ce ne serait pas plutôt un genre de divinité sumérienne ? suggéra justement Mathilde en posant sa tasse d’un geste plein d’élégance.

Mais Ferdinand zu G. trépignait devant la table, tardant à reprendre ses couleurs naturelles.

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– J’étais dans le métro et je pensais à tout autre chose lorsque j’avise une pauvre petite vieille agrippée à la barre métallique centrale, tandis qu’à un mètre de là, un jeune en survêtement affalé sur l’un des strapontins se trémoussait au rythme du bruit qui giclait de ses oreillettes. Étant moi-même debout, je me tourne vers le godelureau en lui montrant la dame : il esquisse un demi-sourire sous son masque FFP2, puis regarde ailleurs sans répondre. Je recommence, cette fois en lui demandant assez fort pour qu’il m’entende malgré sa soi-disant musique, et la seule réponse que j’obtiens, c’est cette interjection: Balek, qu’il prononce avec un charmant accent des cités en désignant distraitement son entrejambe. Ignorant le sens de l’expression, mais devinant qu’elle ne manifeste pas une politesse excessive à mon endroit, je sens au bout des doigts ce léger picotement qui saisit tout honnête homme lorsque le besoin d’envoyer une bonne baffe dans la gueule d’autrui devient trop pressant. La petite vieille, elle, m’indique que ce n’est pas la peine, qu’elle va bien, qu’elle a l’habitude et que de toute manière elle sort à la prochaine station – ce qui ne diminue ni ma sensation de picotement, ni l’espèce de grimace que je devine sous le masque du type en sweat, mais me rappelle que je suis arrivé à destination.

« C’était peut-être juste un candidat macronien qui t’a pris pour un non-vacciné »

– Et quand donc vas-tu arriver au sens de ce mot ? C’est qui, Balek ? Est-ce Mathilde qui avait raison ? Ton sale jeune était-il un adorateur secret d’une déité assyrienne ? Un baalekite en goguette ? Un Amalékite enrhubé ? Un habitant de Ballègue, dans le Canton de Vaud?

– C’est ce qui me turlupine en sortant de la rame, jusqu’à ce que la curiosité l’emporte et que je me décide à poser la question à un gamin du même style que mon Balekman. Et jusqu’à ce que le susdit, après m’avoir toisé brièvement, puis esquissé un ricanement, m’ait expliqué (je traduis en bon français) qu’il s’agit de l’abréviation vernaculaire usuelle de : « je m’en bats les c… » – Oh ! Les yeux ?

– Presque, mais pas tout à fait… Plus bas, en général.

– Bigre ! Je comprends que tu sois furieux, mon vieux Ferdi. Ceci dit, c’était peut-être juste un candidat macronien qui t’a pris pour un non-vacciné et qui a voulu adapter le Verbum Domini au lieu où il se trouvait ?

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– Vous vous souvenez de ce que disait Victor Hugo sur l’argot, reprit Mathilde : « vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble un anneau immonde de la vase et des ténèbres »? Il aurait dû ajouter que ce langage a la particularité d’enlaidir à mesure que le temps passe. C’est le progrès à l’envers : de plus en plus répugnant ! De plus en plus moche ! Jadis, pour exprimer l’indifférence, on disait « Je m’en tamponne le coquillard ! » Ç’avait le même sens, mais c’était tout de même plus drôle, non ? En abrégé, ça ferait Tancoc ! Tancoc ! Il faudrait prévenir les services de communication de l’Élysée ! Tiens ! voilà Zo’ qui revient !

– Hep, les amis ! s’exclama la jeune femme. J’ai trouvé, pour Balek ! C’est du syldave ! Appelez la police, je suis sûre que le type du métro s’apprête à voler le sceptre d’Ottokar !

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