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Traité de la vie élégante : Le Vous fait de la résistance

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Publié le

4 janvier 2021

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« Cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ? » lança E. à Chantal de S., que les hasards d’une fin de dîner avaient fait atterrir sur le canapé à deux pas du fauteuil où il savourait un peu honteusement un verre de Cointreau.
politesse

– Mais vous avez bu, ma parole ! Vous êtes tombé sur la tête, mon pauvre E. ? Je n’ai jamais tutoyé personne à part mes femmes de ménage, et je n’ai jamais laissé personne me tutoyer à l’exception de ma grand-mère Trompier-Gravier, alors ce n’est pas maintenant que je vais m’y mettre !

– En fait, c’était une citation de Proust, dont vous me disiez que vous l’aviez relu pendant le confinement… En l’occurrence, le narrateur pose la question à son ami Robert, qui lui répond un peu différemment, heu, je cite :

« Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue ! »

– C’est justement ça qui m’énerve chez Proust, je m’en suis aperçue en le relisant, le côté grand tralala de ses formules : « joie, pleurs de joie, félicité inconnue ! » Il n’y a vraiment que lui pour inventer des formules aussi tarabiscotées ! Vous imaginez un auteur ou une autrice d’aujourd’hui qui mettrait ça dans son bouquin ? La volée de bois vert qu’il ou elle se prendrait de la part de Télérama ? Et ces phrases qui n’en finissent plus, ces madeleines trempées dans le thé tiède, ces jeunes filles en fleurs qui sont en fait de robustes gaillards et je ne sais quoi d’autre ! Pour tout vous dire, je l’ai relu par devoir, pas par plaisir, et j’aurais mieux fait de m’en passer – comme je me passerais de votre tutoiement ! gronda Chantal en saisissant fermement un nouveau macaron destiné à une fin atroce.

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Du reste, ajouta-t-elle en désignant son mari qui bavardait à l’autre bout du salon, vous ne tutoyez même pas Lucien avec lequel vous êtes amis depuis l’enfance, alors pourquoi moi ?

– Pour tout vous dire, ma chère Chantal, je viens de déguster le dernier livre d’Étienne Kern, Le Tu et le Vous, qu’il a joliment sous-titré « l’art français de compliquer les choses » ; c’est subtil, érudit et jubilatoire comme tout ce qu’il écrit, et je voulais profiter de votre présence pour me livrer à une petite expérience in vivo

– Disons plutôt in salono », corrigea Zo!, dont le latin demeurait aussi approximatif qu’à l’époque où elle découpait les pages du Gaffiot pour en faire des cocottes en papier.

– Kern, qui s’intéresse à l’histoire sous toutes ses formes, s’interroge notamment sur le passage de l’un à l’autre, du « vous » au « tu » et réciproquement. Le glissement, le « vacillement » ou la rupture… Au début de son livre, je l’ai noté sur ce petit papier, il évoque de façon charmante ce qu’il appelle « le deuil de l’enfance », l’instant fondateur, en somme, « ce jour de notre vie où après des années de tutoiement général, nos parents (ou toute autre figure de l’autorité) nous ont expliqué qu’il ne fallait plus dire tu à nos maîtres ni aux vieilles dames qu’on croise dans la rue… »

– C’est drôle, je n’en ai absolument aucun souvenir ! concéda Zo!.

– Sans doute parce que vous n’êtes jamais sortie de l’enfance, ma chérie ! persifla Chantal. Toujours est-il que je ne vois pas le rapport avec votre proposition ?

Le vouvoiement avait déjà été proscrit sous la Révolution comme attentatoire aux « z’immortels principes de Liberté, Égalité, Fraternité »

– Le rapport, c’est que Kern, se fondant sur les travaux de savants linguistes qui dès les années 1950 annonçaient l’évolution mondiale « vers un tutoiement réciproque universel », remarque qu’il existe sur ce plan une exception française : quelle que soit la violence des attaques, il constate que chez nous, pour des raisons multiples et assez mystérieuses, le vous fait de la résistance. On pourrait ajouter qu’il y a belle lurette que ça dure, puisque le vouvoiement avait déjà été proscrit sous la Révolution comme attentatoire aux « z’immortels principes de Liberté, Égalité, Fraternité » ; et qu’il fut ensuite honni et donné pour mort à diverses reprises au nom de la Modernité, du Progrès, du sens de l’histoire et de la lutte contre les archaïsmes, avant de renaître à chaque fois de plus belle. Ma petite expérience de salon consistait donc à voir si les barrières culturelles, vous savez, ce fameux « fascisme de la langue » dont se gargarisait votre ami Roland Barthes, demeuraient solides, ou s’il suffisait d’un rien, d’une chiquenaude, pour les renverser… Grâce à vous, ma chère Chantal, j’ai un élément de réponse.

– La preuve, pouffa Zo! en finissant à petits coups de langue sa vodka à la cerise, que si les Français sont des veaux, ils ne sont pas encore résolus à devenir des moutons ?

– Sans aller jusque-là tout de même, la garantie que le « vous » a encore de beaux jours devant lui, et que le processus de liquidation générale n’est pas arrivé à son terme.

– Joie, pleurs de joie, félicité inconnue ! s’exclama Zo!, l’œil humide.

– Oui, c’est souvent ce qui arrive avec la vodka cerise.

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