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Twitter : Vox populi ou parodie ? 

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Publié le

7 février 2023

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Le 2 décembre, Elon Musk, nouveau directeur général de Twitter, signifiait à Kanye West qu’il avait franchi (à nouveau) la ligne rouge. Après avoir rouvert le compte du rappeur américain provocateur, il devait le suspendre (à nouveau). Six mois auparavant Musk n’hésitait pourtant pas à se présenter comme un « absolutiste de la liberté d’expression », quand il lançait la bataille pour la prise de contrôle de Twitter.
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Arrivé enfin à la tête du réseau social à l’oiseau bleu et aux 436 millions d’utilisateurs en octobre, le patron de Tesla et de SpaceX s’était empressé de rétablir le compte de l’ancien président Donald Trump, à la suite d’un vote organisé le 20 novembre débouchant sur 51,8 % de « oui » : « Le peuple a parlé. Trump sera réinstallé. Vox Populi, Vox Dei », avait conclu Musk, un poil emphatique, comme à son habitude. La grâce divine s’est ensuite étendue à Kanye West le lendemain mais le moins que l’on puisse dire est que l’exil n’a pas assagi le chanteur de Jesus Walks. Sitôt revenu sur Twitter, Kanye devenu Ye s’est empressé de dégainer la sulfateuse à polémique. Après être apparu dans le show télévisuel du très complotiste Alex Jones, aux côtés du suprématiste blanc Nick Fuentes,pour affirmer qu’il aimait « les juifs mais aussi les nazis » ou qu’Adolf Hitler avait inventé le microphone ou les autoroutes, Ye West a cru bon de poster un svastika maquillé en étoile de David sur son compte Twitter. « J’ai tout essayé », a tweeté Musk avant d’annoncer la suspension du compte. « Désolé, tu es allé trop loin, ce n’est pas de l’amour », annonce-t-il à West par SMS. « Qui t’a fait juge ? » lui répond le rappeur. « Il y a une raison pour laquelle on ne peut régler tous les problèmes avec un référendum », tweete l’éditorialiste Stan Schroeder à l’adresse d’Elon Musk, qui commence à découvrir les dures réalités de la démocratie numérique. 

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« Démocratie », vraiment ? 

Tout le problème réside bien dans cette apparence de démocratie directe entretenue par les réseaux sociaux et légitimée avec beaucoup de complaisance par les dirigeants politiques de tout bord. Quand Donald Trump a vu son compte Twitter supprimé, après l’invasion du Capitole par ses supporters, on a pu voir des personnalités aussi différentes que Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou Angela Merkel (!) dénoncer, dans un bel unisson, le danger pour la « liberté d’expression » représenté par la décision de Twitter. Ces pourfendeurs de la censure auraient été certainement mieux inspirés de dénoncer, bien avant cela, la manière dont les réseaux sociaux, et Twitter le premier, prennent progressivement en otage la démocratie. Merkel au moins aura l’honnêteté de le reconnaître, un média social comme Twitter est une agora publique, administrée par une entreprise privée qui y impose, n’en déplaise à l’ex-chancelière, ou à Marine Le Pen ou Mélenchon, ses propres règles, même s’il est difficile de parler sur un réseau social de « censure », une mesure arbitraire qui reste la prérogative d’un gouvernement quand il prend la décision de restreindre le champ du débat public. Sur un réseau social, on parlera plutôt de « modération ». Vous n’êtes pas d’accord ? Relisez donc – ce que personne ne fait jamais – les conditions d’utilisation de Twitter : « Vous ne pourrez utiliser les services [de Twitter] que si vous acceptez de signer un contrat vous liant à Twitter ». Et le contrat signé donne « licence mondiale » à Twitter pour « utiliser, copier, reproduire, traiter, adapter, modifier, publier, transmettre, afficher et distribuer ce contenu sur tout support et selon toute méthode de distribution actuellement connus ou développés dans le futur ». Il apparaît donc assez clair que Twitter – que son propriétaire soit Jack Dorsey ou Elon Musk – conserve le droit de faire à peu près ce que la société souhaite des contenus publiés et également le droit de suspendre à loisir les comptes des utilisateurs. Au-delà même du fait que cette plate-forme de publication doit appliquer la législation relative à la publication de contenus à caractère antisémite, homophobe, violent ou tombant sous le coup de la loi de manière générale, les dirigeants de Twitter sont libres de suspendre, supprimer ou réinstituer les comptes à leur guise. Si Elon Musk avait tweeté « Vox Musk, Vox Dei », cela aurait été plus honnête de sa part… Seuls les naïfs peuvent croire que les réseaux sociaux comme Twitter reproduisent l’antique dissociation que les Athéniens avaient instituée entre l’Agora, le lieu où l’on discute politique et la Pnyx, le lieu où l’ecclesia, assemblée du peuple, prend des décisions. La dissociation existe toujours si l’on distingue la société civile de la sphère des institutions politiques mais il serait parfaitement illusoire de croire que les réseaux sociaux sont devenus des tribunes d’expression naturelle pour la société civile. 

Des « twitter files » qui ne montrent pas grand-chose 

En octobre 2020, trois mois avant les élections présidentielles, le tabloïd New York Post publiait une histoire assez gênante. Un réparateur informatique clamait avoir trouvé, dans un ordinateur portable appartenant au problématique fils de Joe Biden, Hunter Biden, des emails prouvant les liens obscurs avec les milieux d’affaires ukrainiens et une vidéo compromettante. À l’époque, la direction de Twitter, encore chapeautée par Jack Dorsey, prend la décision de ne pas relayer l’histoire et même de bloquer les tweets la relayant. Deux ans plus tard, Elon Musk, nouveau propriétaire de l’oiseau bleu, annonce de façon théâtrale qu’il va publier les « twitter files », résultats de l’enquête du journaliste indépendant Matt Taibbi, démontrant les entraves mises par ses prédécesseurs à la liberté d’expression et au candidat Donald Trump. En réalité, les « twitter files », publiés en décembre 2022, ne montrent pas grand-chose. Même Matt Taibbi lui-même reconnaît qu’il n’y a rien qui incrimine Joe Biden dans le contenu de l’ordinateur portable, hormis la vidéo, fort gênante, qui montre Hunter Biden avoir des relations sexuelles et fumer du crack, et que la seule chose que l’on peut démontrer est que la direction de Twitter à l’époque a souhaité éviter de relayer les révélations d’un tabloïd pour ne pas mettre des bâtons dans les roues de Joe Biden. En somme, on découvrait que les démocrates de Palo Alto ne souhaitaient pas porter préjudice sur leur plate-forme au démocrate de Washington. La belle affaire. 

Pour rétablir l’équilibre, voici donc désormais un chef d’entreprise aux sympathies plutôt républicaines arrivé à la tête de Twitter. Mais sitôt arrivé sur son nouveau trône et proclamant à qui veut l’entendre qu’il sera un véritable défenseur de la liberté d’expression, voilà Elon Musk pris au piège à son tour et placé face à un insoluble dilemme : comment diable faire exister la soi-disant « démocratie numérique » sans nuire à mes intérêts financiers ? Comment servir la « vox populi » sans voir mon beau jouet à 420 millions d’utilisateurs rejoindre les ParlerTruth Social, Odysee et autre Gab dans le ghetto du complotisme 2.0 ? Voilà Elon Musk désormais confronté aux dures réalités de la modération sur Twitter. Il s’est vite lassé apparemment. Le 22 décembre, Musk a organisé un nouveau « référendum » pour demander aux utilisateurs s’il devait se retirer. 57 % des 17 millions de votants ont répondu « Oui ». Alors Elon ? Vox Populi, Vox Dei 

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