Vincenzo Sofo : « Le M5S s’est vendu à l’établissement européen »

© Vincenzo Sofo

Proche de Matteo Salvini, Vincenzo Sofo anime Il Talebano, un cercle de réflexion proche de la Lega. Celui qui sera député européen après le Brexit analyse pour L’incorrect la rupture entre Matteo Salvini et le M5S (Mouvement 5 étoiles de Luigi Di Maio). 

 

 

Pensez-vous que la rupture décidée par Matteo Salvini était inévitable voire souhaitable ?

 

L’alliance Lega-M5S a été expérimentée dans un contexte politique inédit. En 2018, le M5S est un mouvement encore très fragmenté et sans identité bien définie puisque fondé sur la protestation plutôt que sur la construction. Mais gouverner impose de décider et ces décisions finissent par construire une identité politique: c’est la raison pour laquelle j’ai toujours dit que l’investiture de la Commission Européenne serait une épreuve de vérité pour le gouvernement Lega-M5S. In fine, le M5S a décidé d’abandonner la ligne souverainiste pour se rapprocher de l’établissement européen et du Parti Démocrate (sociaux-démocrates italiens). A partir de là, Matteo Salvini a préféré acter la rupture et conserver une cohérence politique.

 

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La rupture s’est faite à propos du tunnel ferroviaire franco-italien, était-ce un prétexte pour aller aux élections et trouver une majorité plus nette ?

 

La ligne Turin-Lyon est le symbole de la modernisation du pays, alors qu’un des grands problèmes de l’Italie est justement le manque d’infrastructure. La controverse sur le tunnel s’est ajoutée à des désaccords bien plus importants sur l’immigration. Mais le vrai changement politique des derniers mois a été le nouveau positionnement du Premier ministre Giuseppe Conte à l’occasion des élections européennes. Ce dernier a cherché à se jeter dans les bras de Merkel et Macron – et du M5S qui s’est lui même rapproché du Parti Démocrate (PD).

 

Vis-à-vis des électeurs italiens, je pense préférable de perdre le pouvoir plutôt que la crédibilité.

 

Le tournant s’est effectué lors de la désignation de David Sassoli (PD) à la présidence du Parlement Européen en échange du maintien à la vice-présidence de Fabio Massimo Castaldo (M5S). En réalité le M5S a abandonné sa nature populiste pour se mettre sous la protection de l’établissement européen et combattre le souverainisme. Deux éléments le prouvent: le premier est que le M5S, après avoir suscité une crise parlementaire au sujet du tunnel Turin-Lyon, est en train de constituer un nouveau gouvernement avec le PD qui a la même position que la Lega sur ce projet. La deuxième est que la commission de Bruxelles, après avoir fait la guerre au gouvernement au sujet du budget, se trouve désormais nettement plus flexible avec la dette italienne.

 

Ne craignez-vous pas de vous retrouver dans l’opposition pour plusieurs années ?

 

Le pouvoir est utile à condition de concrétiser son programme, chose qui commençait à devenir difficile avec la nouvelle stratégie du M5S. On ne peut pas savoir quand auront lieu les prochaines élections mais il est certain que le M5S allié au PD renie tout ce qui a été fait depuis un an et pour lequel il avait été élu. Vis-à-vis des électeurs italiens, je pense préférable de perdre le pouvoir plutôt que la crédibilité. On a déjà vu en Italie les conséquences d’un gouvernement imposé sans considération de la volonté populaire: le nouveau gouvernement M5S-PD ressemble beaucoup à celui de 2011 quand l’UE a imposé l’ex-commissaire européen Mario Monti. Cette manœuvre a provoqué notre arrivée au pouvoir et… la montée du M5S. La vrai question, maintenant que le M5S s’est vendu à l’établissement, est de comprendre qui seront les mouvements susceptibles de monter une vraie opposition avec la Lega.

 

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Même si la Lega est aujourd’hui créditée de hauts scores dans les sondages d’opinion, se posera immanquablement la question d’une coalition. Pensez-vous arriver à gouverner avec une coalition réunissant la Lega, Fratelli d’Italia et Forza Italia ? L’avenir de l’Italie ne se trouve-t-il pas dans la création d’un seul grand parti de droite réunissant les trois principaux partis de droite actuels sur un programme commun ?

 

Cette coalition nous permet déjà de gagner et gouverner dans les régions. Aujourd’hui Forza Italia (FI) est beaucoup plus proche de la Lega en province qu’au niveau national et européen. Le parti de Berlusconi est membre du PPE et nous a attaqué à Bruxelles et Strasbourg. Berlusconi a manifesté récemment son intention de se recentrer sur l’échiquier politique mais cela a divisé son parti: le président de la région de Ligurie, Giovanni Toti, a décidé de fonder son propre parti. Moi j’invoque depuis quelques années la constitution d’une fédération à droite mais cela doit être un dépassement et non une réplique du vieux centre-droit, sauf que les seuls partis à avoir faits des pas en ce sens sont la Lega et Fratelli d’Italia.

 

Il Talebano a beaucoup travaillé sur ça et a proposé pendant longtemps une fédération entre les deux partis.

 

Concrètement, qu’est ce qui différencie aujourd’hui la Lega de Fratelli d’Italia (FDI) ?

La Lega est un mouvement né dans le nord de l’Italie tandis que Fratelli d’Italia est historiquement enraciné dans le Sud. Aujourd’hui la plus grande différence se fait sur l’autonomie des territoires, proposition que FDI refuse. Mais je pense qu’une synthèse sur ce thème est possible comme il a été possible ces dernières années de réduire les différences entre deux mouvements qui étaient pourtant considérés inconciliables. Il Talebano a beaucoup travaillé sur ça et a proposé pendant longtemps une fédération entre les deux partis.

 

Si le Brexit a bien lieu le 31 octobre, vous pourrez siéger à Strasbourg. Quelle politique souhaitez-vous proposer à l’échelle européenne ?

 

Je me suis battu pendant des années pour convaincre la Lega de devenir un parti national et j’ai décidé de me présenter dans le sud de l’Italie parce que je crois que si mon pays veut avoir un rôle central dans les dynamiques européennes et internationales, il a besoin de développer ce territoire au potentiel géopolitique énorme. C’est un port placé au milieu de la Méditerranée! Mais je pense aussi que si l’Italie veut changer l’Europe, elle ne peut pas agir tout seule. Elle a besoin d’un partenaire culturel et économique aussi important qu’elle.

 

Les nations européennes doivent se renforcer mutuellement face aux défis internationaux. Elles doivent jouer un rôle au milieu du conflit triangulaire USA-Russie-Chine. L’Europe est indispensable à l’équilibre du monde.

 

Et je pense que ce partenaire s’appelle France, laquelle a les mêmes objectifs. Dans une Europe qui est aujourd’hui un ensemble de sous-groupes (par exemple le groupe de Visegrad ou la nouvelle ligue hanséatique) j’espère que la France et l’Italie vont pouvoir se retrouver pour obliger l’Allemagne à transformer l’Europe en communauté de nations souveraines. Les nations européennes doivent se renforcer mutuellement face aux défis internationaux. Elles doivent jouer un rôle au milieu du conflit triangulaire USA-Russie-Chine. L’Europe est indispensable à l’équilibre du monde.

 

 

Propos recueillis par Romain Demars

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rdemars@lincorrect.org

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