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Ceux qui embaument nos morts

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Publié le

18 novembre 2025

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Attaqué récemment par une enquête journalistique, le monde des morts se rebiffe. Parmi eux, ceux qui préparent nos macchabées au grand voyage : les thanatopracteurs. Un métier mal connu et pour cause : personne n’a envie de voir ses cadavres en face. Plongée avec ceux qui le font pour nous.
© Benjamin de Diesbach

La Toussaint, c’est plus ce que c’était, non ? La fête des morts, les dignes cortèges de familles endeuillées dans les allées venteuses des cimetières de province, les bosquets de chrysanthèmes qui bourgeonnent sur les pierres tombales et se couvrent bientôt de givre, comme empesés par l’haleine de ceux qui sommeillent en-dessous… Tout cela a été remplacé peu à peu par un autre culte : celui du pays des jouets, celui des rictus festivistes qu’affiche le monde protestant en guise de commémoration funéraire : Halloween et ses guirlandes de sornettes post-gothiques, Halloween et sa célébration marchande qui capitonne nos veillées funèbres de mauvais glucose. « Comme par hasard, c’est toujours à Halloween que vous vous manifestez, vous les journalistes, grommelle cet entrepreneur de pompes funèbres francilien, joint pour commencer mon enquête. Je vous avoue qu’on en a un peu marre, de cette image folklorique. On veut nous faire passer pour la famille Addams. Sans compter la parution de ce livre, là… » « Ce livre », c’est Les Charognards, une enquête des journalistes Mathieu Sliss et Brianne Huguerre-Cousin qui pointe les pratiques des commerciaux et des géants du funéraire que sont OGF et Funecap.

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Comme toujours avec ce genre d’enquête-choc, quelques cas extrêmes – comme des contaminations d’asticots – sont mis en avant pour faire le buzz. « Régulièrement, on tente de descendre la profession, continue Hervé*. Mais dans toutes les professions, il y a du bon et du mauvais. C’est un parti pris parce que notre métier dérange, parce que les journalistes veulent toujours orienter les choses sur ce qui fonctionne mal. Je vous avoue que dans ces conditions, je n’ai aucune envie de vous répondre. » Et paf : premier refus. J’en essuie quelques autres. Les pompes funèbres ont tout l’air d’être un monde clos, une corporation qui tient à sa discrétion et dans laquelle on n’entre pas si facilement. « Il faut nous comprendre, renchérit Myriam, la directrice marketing d’une société d’hygiène mortuaire qui a pignon sur rue. C’est un métier mal connu, qui souffre de nombreux clichés. » « Certaines sociétés poussent en effet à la consommation sur les soins de conservation », confirme Thierry Chambaud. Cet homme discret et affable dirige depuis 1986 la seule maison funéraire indépendante des Hauts-de-Seine – toutes les autres appartenant à PFG ou à la Direction de la santé publique. Des morts, il en a vu passer des milliers. Suffisamment pour prendre la température d’une civilisation. « Les mœurs ont changé radicalement dans le sillage des années 70, en particulier à cause de l’exode rural. Les familles étant dispersées, on ne les regroupe plus dans le caveau familial. C’est la raison pour laquelle notre métier a dû s’adapter. » En outre, lorsque le monopole des communes saute en 1998, des géants comme l’américain SCI s’installent et imposent peu à peu leurs pratiques. Le monde funéraire devient plus que jamais une chambre d’écho de la destruction lente du noyau familial occidental.

© Benjamin de Diesbach

Pourtant, au cœur du métier, il y a toujours des petites mains qui sont confrontées chaque jour à la douleur et au deuil : les porteurs, bien sûr, mais aussi et surtout les thanatopracteurs : ces hommes et ces femmes de l’ombre qui travaillent à rendre nos morts présentables pour leur dernier raout familial. Et ils ont fort à faire, depuis les soins funéraires qui consistent, pour certains, à les vider de tous leurs liquides internes, jusqu’aux ultimes raccommodages d’ordre purement esthétique. Soit un métier plutôt singulier qui oscille entre la chirurgie réparatrice et le maquillage post-mortem. Autant dire que la profession est mal comprise. Et encore moins son étrange féminisation : en effet, depuis une vingtaine d’années, ce qui restait encore jusque-là un bastion masculin devient majoritairement féminin. Un phénomène que personne ne s’explique vraiment, même pas les intéressés. « C’est vraiment impressionnant, renchérit Myriam. Aujourd’hui, c’est une majorité de femmes qui travaillent pour nous. À tel point qu’on a dû repenser complètement certains process… En France, la particularité des thanatopractrices, c’est qu’elles n’ont pas d’endroit dédié où travailler. Elles vont de clients en clients, de funérariums en funérariums. Ce sont en quelque sorte des VRP de la mort. Elles doivent se coltiner tous les jours plusieurs kilos de matériel dans leurs valises, on a donc dû faire appel à des prestataires externes pour repenser tout le matériel en matière de légèreté. »

Croque-mort coming-out

« La féminisation du métier, je ne me l’explique pas moi-même », confirme Irina, songeuse. Irina est une très jeune thanatopratrice. Elle a commencé son activité il y a cinq ans tout juste. Avec son visage à la beauté hiératique, ses yeux d’un bleu arcadien et sa silhouette gracile, on l’imagine plutôt comédienne de théâtre ou artiste peintre. Mais non : le métier de la mort lui est tombé dessus comme une révélation. Sa voix est posée, elle choisit ses mots avec soin – on sent une personne extrêmement précise dans sa pensée comme dans ses gestes. « En fait, sans exagérer je pourrais dire que ce métier m’a sauvé la vie. Je traversais une crise de sens extrêmement profonde, j’étais arrivé au bout d’études dans le commerce d’art qui n’aboutissaient à rien, j’étais en pleine perdition psychique et dans une spirale de vide existentiel. Pour me sortir de cette impasse, j’ai commencé à chercher des formations dans des domaines pratiques, pour m’extraire un peu du grand flou artistique dans lequel je baignais. Je suis tombé sur la thanato un peu par hasard. Ça a provoqué immédiatement une sorte d’écho en moi. C’est un métier qui a du sens, un sens immédiat et plutôt noble : il s’agit de prendre soin de nos morts. »

Pourtant, assumer cette vocation soudaine n’a pas été une mince affaire, en particulier vis-à-vis de ses proches. Issue d’une famille plutôt intello, Irina a tout le mal du monde à faire comprendre ses motivations, notamment à son père. « Pour lui, c’était un métier presque crapuleux, un truc de manutentionnaire – sans parler du côté morbide. Je pense qu’il n’avait pas du tout compris tout l’aspect médical de notre tâche. Maintenant, il s’est radouci… mais ça a été dur pendant quelques années. » À écouter Irina, on jurerait qu’elle parle d’une sorte de coming out. Comme si la mort était le tabou ultime, l’intimité à ne pas violer, comme s’il fallait laisser aux asticots et aux diptères le soin de les faire disparaître. Les morts, autrefois on les exposait longuement dans les maisons familiales pour accompagner le trajet de leurs âmes vers les nuées célestes. Contempler ses morts en face vous permettait de grandir, surtout pour les enfants. On les habillait, on leur parlait, on leur confessait parfois quelques ultimes secrets. On les prenait en photo. Aujourd’hui, on les planque dans des funérariums, on évite de les contempler, quand on ne les brûle pas carrément en dépit de toutes nos traditions.

© Benjamin de Diesbach

Le crématorium, c’est devenu l’emblème de cette civilisation sécularisée, post-industrielle, qui refuse de voir ses morts en face. Or, permettre de regarder ses morts en face, c’est justement le travail essentiel des thanatos, comme ils s’appellent entre eux. « Regarder ses morts, s’occuper d’eux… Oui, ça permet de sortir de son propre mal-être, d’oublier son ego. Bien sûr, ce n’était pas le but quand j’ai commencé ce métier, mais ça s’est imposé à moi. Cet appel à sortir de soi et donc à dédramatiser sa propre existence. » Être thanato serait donc de l’ordre du soin, de la réparation physique et mentale. C’est peut-être aussi une des raisons profondes de cette féminisation radicale du métier : « Certains ont l’impression que s’il y a autant de femmes, c’est parce qu’on joue à la poupée avec les morts, regrette Irina. C’est oublier que les soins de conservation sont avant tout d’ordre technique. Un soin demande une expertise, des gestes médicaux comme les injections par voie vasculaire, artérielle, les ponctions abdominales, thoraciques… Des gestes qui demandent quand même une certaine force physique. Or maintenant, les gens ont tendance à résumer le métier aux finitions cosmétiques. En gros, tu maquilles les morts. Je pense que pour cette raison, beaucoup d’hommes ne vont pas vers ce métier, qui est en train de devenir de moins en moins mixte. »

Changer les couches de William Burroughs

Il est un peu plus de 9 heures du matin, et l’automne s’est enfin posé sur la ville : une lumière dorée crève le ciel et les premiers frimas font étinceler l’atmosphère. Nous sommes dans une de ces riches banlieues endormies de la région parisienne, que seul ébranle parfois le passage lointain d’un RER. Ici le funérarium est presque collé à la forêt, étrange prolongement avec ses maçonneries modernes et ses allures de salon d’exposition. Daphné est déjà en tenue, elle m’accueille avec un grand sourire. « J’ai mis des gants roses, c’est plus gai », dit-elle sans que je sache vraiment si elle blague ou non. Comme beaucoup de thanatos, elle a choisi ce métier dans le cadre d’une reconversion. « J’étais dans les assurances avant. J’en ai eu marre. C’est un métier cynique, où l’on passe son temps à dire aux clients qu’en fait, ils ne sont pas assurés et pourquoi. »

Avec des gestes experts, sans même y penser et tout en continuant à me parler, elle ouvre la chambre froide où sont superposés cinq corps. Elle fait glisser celui du milieu sur un brancard. C’est un vieillard rabougri et édenté qui ressemble trait pour trait à l’écrivain américain William Burroughs. Ses deux bras sont recroquevillés sur son ventre comme des serres d’oiseaux et son torse a déjà pris la couleur verdâtre des chairs décomposées. Voir un cadavre de si bon matin vous donne une bizarre impression d’irréalité. On en a vus tellement dans les films, que c’est une image connue – enfin c’est ce qu’on se dit. Mais rien ne vous prépare vraiment à cette matérialité presque triviale de la chair nécrosée. À ces enveloppes devenues obsolètes – et qui ont troqué leur sacralité pour le grotesque à mesure qu’elles sont désertées par la vie. Ce bon vieux scandale de la mort, il est là, sur ce visage que l’apoptose des cellules est en train d’affaisser, doucement, comme un glissement de terrain.

© Benjamin de Diesbach

Daphné ouvre sa mallette, sélectionne ses instruments. Elle prépare la grande bouteille et les trocards – des drains qui serviront à recueillir les gaz qui se sont accumulés dans l’abdomen, puis les liquides corporels. Le premier drain s’enfonce entre les côtes comme dans une motte de beurre, n’offrant aucune résistance. Les tissus ont l’air déjà complètement relâchés. C’est sans doute ça, l’âme, me dis-je, et le seul principe de la vie biologique : la cohésion. Le ciment qui conjugue ensemble nos différentes parties. Sans ce pneuma divin, nous ne sommes que des morceaux épars, des pièces de boucherie. Daphné connecte le tuyau à une petite machine qui ponctionne les gaz. Une odeur entêtante d’ammoniaque se dégage, je fais quelques mètres en arrière, un peu hagard. « On ne vient jamais à la thanato par hasard, balance Daphné comme si elle venait de lire dans mes pensées. Mais il faut s’assurer qu’on y arrive pour les bonnes raisons, il faut faire un petit travail sur soi pour comprendre pourquoi on est là. J’ai connu pas mal de personnes qui choisissaient cette voie pour exorciser quelque chose, un deuil, une expérience traumatique… Ce ne sont pas forcément les meilleures conditions pour exercer le métier sereinement. C’est tout de même un métier à haut risque psychosocial. » Un risque psychologique doublé d’un risque sanitaire, puisque les maladies, elles, continuent de vivre après la mort.

Lorsqu’ils travaillent sur des corps très accidentés – par exemple ceux qui présentent des fractures ouvertes –, les thanatos peuvent se couper avec les os et contracter le virus HIV ou l’hépatite C. « Le principal but d’un soin de conservation, c’est d’agir sur la thanatomorphose, c’est-à-dire sur tous les phénomènes physiques qui se déclenchent dans le corps à partir du moment où la personne est décédée. Il y a toute une vie dans un corps mort, une vie bactériologique qui dépend aussi des traitements et des maladies que la personne a eues… » Daphné a fini son travail de ponction des gaz. Elle observe le visage du mort quelques secondes, lui ouvre les yeux, la bouche – la mâchoire de William tombe sur son cou comme de la chair de flétan sur un étal et sa langue pointe, absurde et énorme. Je me sens un peu mal à l’aise, mais l’attitude presque guillerette de Daphné me donne du cœur au ventre. Je lui demande de m’expliquer ce qu’elle s’apprête à faire. Il s’agira de mettre des mèches dans tous les orifices – narines, bouche, anus – afin d’éviter que les restes de liquide ne remontent pendant le portage du corps et son exhibition finale. Effectivement, ça la foutrait mal.

© Benjamin de Diesbach

Je détourne le regard pendant l’opération – la vision de ces espèces d’énormes tampons qu’elle fourre méthodiquement dans les naseaux du cadavre me colle une petite nausée des familles. Ce bon vieux William, lui, a l’air d’apprécier. En tout cas, il conserve son calme marmoréen. Je demande si la légende est vraie, si le métier compte plus de gothiques que la moyenne – surtout pour détendre l’atmosphère. Contrairement à ce que je pensais, Daphné ne dément pas, bien au contraire : « Rien que le jour du concours, vous avez une carte postale assez somptueuse. Oui il y a vraiment des gothiques dans ce métier, des gens attirés par la mort… J’en ai connu un qui se promenait avec une grande cape noire et une zibeline sur les épaules en dehors du funérarium. Après, ce n’est pas ce qui me dérange le plus. Chez certains thanatos, il y a parfois cette philosophie du chirurgien raté, il y en a qui se prennent pour des grands chirurgiens, des gens qui bravent la mort… Moi quand j’entends ce discours, j’ai plutôt tendance à leur rappeler qu’on est surtout là pour changer des couches. »

Après moi le formol

Le soin arrive bientôt à son terme. Ici, Daphné a récupéré le bol alimentaire (elle me précise au cas où j’avais besoin de le savoir que William en avait beaucoup), les gaz qui sont à l’intérieur de l’abdomen, le liquide pleural dans les poumons, l’urine et le sang, mais ces soins de conservation ne sont pas obligatoires – et il est même proscrit par certaines traditions religieuses, certaines privilégiant encore des toilettes rituelles accompagnées de prières. Daphné, elle, est catholique. Son métier n’est-il pas entré en contradiction avec sa foi ? Absolument pas : « Pour un catholique, l’enterrement des morts est une œuvre de miséricorde. Il y en a plusieurs. Ça dit bien son nom : ça veut dire que qui que tu sois, quoi que tu aies fait dans ta vie, on te traite avec les mêmes égards, tu restes une personne digne. J’ai des collègues qui sont capables de dire : on rend leur dignité à une personne puisqu’on la présente après. Je ne suis pas d’accord. Digne, on l’est toujours à la base, même défiguré ou polytraumatisé par un accident de moto. »

© Benjamin de Diesbach

Les polytraumatismes, c’est une chose que connaît bien Elilson. Elilson est un Franco-portugais qui s’est installé en Dordogne après être tombé amoureux de la région pendant un simple voyage d’agrément. « Je voulais quitter la région parisienne, précise-t-il. Les pompes funèbres cherchaient un porteur dans le village où nous avions passé nos vacances. Ça a été le déclic. » Elilson a une voix douce, un accent forcément chantant, et pourtant il a affaire quotidiennement au pire, puisqu’il s’est spécialisé avec les années dans la thanatoplastie, une branche du métier qui consiste à réparer ceux qui sont décédés de morts violentes. « On fait ce métier 24 heures sur 24, puisque les images, on les emporte avec nous. C’est parfois très dur, notamment lorsqu’on a affaire à des enfants. Mais c’est aussi très gratifiant : récemment, j’ai une famille qui m’a remercié parce que j’avais réussi à leur présenter leur petite fille de 3 ans qui avait été gravement accidentée. Dans ces moments où les familles vivent des douleurs parfois insurmontables, notre métier doit être discret… mais il est essentiel. » Quant aux critiques récentes du métier, il les balaie d’un revers de la main : « Il y a forcément des abus, comme partout. Mais il faut savoir aussi que le métier n’est pas le même à Paris et en région. Ici tout le monde nous connaît, nous sommes un peu la Famille Croque-Mort, d’autant que ma fille reprend le flambeau, s’amuse Elilson. Nous avons un vrai rapport avec les familles, nous tâchons de les accompagner au mieux. Le chemin du deuil est un très long chemin. »

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En plus de vouloir faire reconnaître son métier, Elilson mène un autre combat : récemment, l’Union européenne, jamais avare de décisions spécieuses, a décidé de faire interdire le formaldéhyde, ou formol, dans la profession – au prétexte qu’il serait nocif. « Nous interdire le formol, s’indigne le quadragénaire, ce serait comme interdire la levure à un boulanger. Cela n’a aucun sens, a fortiori parce qu’il n’y a aucun substitut à ce jour. À terme, cela voudrait dire que le métier perdait tout un pan de sa justification, puisque les morts ne seraient plus présentables. » Cacher les morts – voilà encore et toujours l’ambition démiurgique et hygiéniste des sinistres cénacles européens.

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