Rome est née un 21 avril, en 753 avant notre ère. Rien que cette date, c’est déjà tout un programme. D’abord parce que c’est notre ère, pas la sienne. Ensuite parce que les Romains eux-mêmes n’auraient jamais formulé les choses ainsi. Ils n’auraient pas parlé d’un « 21 avril 753 av. J.-C. ». Ils auraient dit ante diem XI Kalendas Maias, le onzième jour avant les calendes de mai. Quant à l’année, à Rome, on datait par les consuls : telle loi, tel traité, tel désastre survenait sous le consulat de tel et tel. Sinon, il y avait aussi l’ab Urbe condita : les années depuis la fondation de Rome. Système commode, à un détail près : c’est quand, au juste, la première année ? 753 ? C’est là que tout se complique.
Car la date de 753 n’avait rien d’évident. Timée situait la fondation en 814 avant notre ère, Cincius Alimentus en 728, Denys d’Halicarnasse autour de 751, etc. Bref, personne ne s’accordait vraiment, et personne n’était là pour vérifier. C’est Varron qui tranche, au Ier siècle avant notre ère, soit sept siècles après les faits supposés, ce qui laisse une certaine marge d’erreur (une broutille). C’est lui qui fixe 753 comme année canonique, au terme de calculs savants que l’on s’épargnera ici. Bon, on ne va pas prétendre expliquer ce qu’on n’explique pas : pourquoi la date de Varron plutôt que les autres ? On ne sait pas vraiment. En revanche, ce qu’on sait, c’est que la date de 753 tombe comme un fruit mûr : Rome sort des guerres civiles, la gens Iulia – celle de César – dont Octave prétend hériter, se réclame de Vénus par Énée et Iule. Comble de l’opportunité, César vient d’être divinisé, et Octave a besoin d’asseoir sa légitimité.
Quant au 21 avril, il offre à la date son ancrage rituel. Ce jour-là se célébraient les Parilia, antique fête pastorale en l’honneur de Pales : purification des bergers, des bêtes, franchissement de feux. Rome relit cette fête comme son dies natalis. Ovide, dans les Fastes, les décrit bien – mais il écrit sous Auguste, ce qui invite à une certaine prudence.
On a donc une année, un jour, il ne reste plus que le mythe : Énée, pour l’ascendance troyenne et la caution grecque ; puis Romulus et Rémus, fils de Mars (quand même), deux frères, deux collines, deux prétentions, des augures et une dispute. Six vautours d’abord du côté de Rémus, douze du côté de Romulus : priorité du signe ou supériorité du nombre ? Même le premier jour, Rome ne s’accorde pas sur ses propres règles. Viennent la charrue et le pomœrium – la frontière sacrée entre la cité et le reste du monde, tracée par Romulus. Rémus la franchit en ricanant. Il n’aurait pas dû. Les affaires de famille à Rome, ça commence fort.
Pour ses origines, voilà donc ce que Rome avait construit avant que quiconque ne prenne une truelle. Un récit complet, clé en main. Virgile et Tite Live, entre autres, le racontent parfaitement. Et c’est précisément parce que ce récit donne à la fondation un décor si concret – colline, sillon, grotte – que les siècles suivants croient possible de le retrouver.
À la Renaissance, l’enquête change de nature. Avec Flavio Biondo et sa Roma instaurata, textes antiques et vestiges sont désormais lus ensemble, confrontés, croisés. La méthode est posée. Plus tard, Raphaël (oui, Raphaël), dans sa lettre à Léon X, ajoute à cette ambition une idée décisive : Rome antique doit non seulement être lue, mais relevée, mesurée, sauvée.
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Au XIXe siècle, on veut des preuves dans le sol, la terre finira bien par avouer. Eh oui, on est du XIXe ou on ne l’est pas. C’est Pietro Rosa qui s’y met. Le chantier commence en novembre 1861, après l’acquisition des jardins Farnèse par Napoléon III. Rosa fouille le Palatin : les palais mais aussi des structures plus anciennes. Il part des Césars, mais regarde déjà sous leurs pieds. Plus tard, avec Giacomo Boni, l’enquête se déplace plus franchement encore vers les niveaux archaïques. Les Césars c’est pas mal, mais Romulus ce serait mieux.
Le XXe siècle n’est pas en reste. Sur le Palatin, les fouilles conduites en 1948 par Puglisi mettent au jour des trous de poteaux, des foyers, des sols de terre battue et les restes de trois cabanes des IXe-VIIIe siècles av. J-C. La mieux conservée : la fameuse cabane A. Tout se goupille : le Palatin, les cabanes, l’époque. La Casa Romuli, que Plutarque et Denys d’Halicarnasse disent restaurée pendant des siècles avec les matériaux d’origine. Ce serait elle ?
Mieux : dans les années 1980, Carandini fouille au pied du Palatin et identifie des structures du VIIIe siècle comme première délimitation de Rome, voire comme murus Romuli. Là, ça se goupille encore mieux. Et on ne parle même pas du Lupercal : la grotte où la louve aurait allaité Romulus et Rémus fait l’objet de débats topographiques anciens. Bim, en 2007, l’annonce de la découverte d’une cavité ornée de mosaïques et de coquillages sous le Palatin relance le rêve : on croit enfin tenir la bonne grotte. Et puis il y a 2020. Sous le Forum, un sarcophage, associé à un autel circulaire. Le site était connu depuis 1899 par Boni. Un lien possible avec Romulus ? L’emballement est immédiat. Quatre jours plus tard, recadrage : un hérôon, pas une tombe. Recadrage, d’ailleurs, sur tout.
Car oui, à Rome, les archéologues froncent les sourcils. Parce que l’archéologie documente des phases d’occupation, des horizons chronologiques, elle ne convertit pas ces données en 21 avril 753 avant notre ère. La date de Varron n’est pas sortie de la truelle. Ce n’est pas que les archéologues manquent d’imagination, ça non, c’est qu’ils manquent de preuves. C’est ça, la science. Et c’est précisément pour ça qu’on les écoute.





