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Goudji est né soviétique. Il vit en France depuis 1974, est l’orfèvre majeur de notre temps, principal créateur d’art pour les cathédrales de France du dernier demi-siècle. Goudji a cherché, en un sens et à sa manière, à donner forme à ce que désirait André Malraux : un art sans limites dans le temps – il regarde à la fois vers le passé, le présent et le futur – et un art qui récapitule toutes les grandes traditions, de l’orfèvrerie des Achéménides à celle des Carolingiens, dans une vision moderne. Le voyage dans son œuvre et dans sa vie tient du roman.
Votre vie d’artiste, mais aussi d’homme, a basculé en 1969. Que s’est-il passé ?
Vous vous souvenez sans doute de la formule de Jarry dans Ubu roi : « En Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Pour ma part, je suis né dans un pays qui n’existe plus : l’URSS. Ma date de naissance, juillet 1941, coïncide avec le début de l’opération Barbarossa. Mon frère a été tué lors de la bataille de la Niepr, mon père était médecin militaire, j’ai grandi dans la terreur née de la guerre. Mais j’ai aussi eu la chance de grandir en Géorgie, le pays où Jason va chercher la Toison d’Or et où il fait la rencontre de la magicienne Médée. La Géorgie est un très vieux pays, il appartient à l’imaginaire grec, les Amazones en proviennent également. La Géorgie appartient également à la culture des débuts du christianisme et de l’expansion du byzantinisme. Ayant toujours voulu être artiste, après l’obtention de mon diplôme à l’École des BeauxArts, dans la section sculpture, j’ai fait le choix résolu de me tenir à l’écart des circuits des commandes officielles destinées à chanter le système communiste. Jamais je n’aurais sculpté un Lénine en gloire ! Autant vous dire que c’était difficile, mais j’avais peu à peu trouvé des contrefeux : jouets pour enfants, accessoires de théâtre, motifs décoratifs… En 1969, j’ai pu épouser une Française, Katherine, la fille du metteur en scène André Barsacq, connu pour ses créations de Marcel Aymé ou Jean Anouilh que j’ai d’ailleurs rencontré ; mon épouse et moi-même, par parenthèse, allons fêter nos noces d’or en décembre. Dès lors j’ai perdu tout travail, elle-même a dû quitter l’Ambassade de France où elle travaillait à la délégation culturelle. J’ai été mis au ban de la société. Il m’a été non seulement impossible de travailler, mais encore impossible de quitter le pays. Encore heureux que je n’aie pas été envoyé au Goulag ou dans un hôpital psychiatrique comme tant de mes amis. Il a fallu l’intervention personnelle de Georges Pompidou auprès de Leonid Brejnev pour que les choses évoluent. À 28 ans, j’étais un paria – après tout, dans ma jeunesse, j’ai dû me cacher plus d’une fois et souvent dormir dans la rue ou dans des cabines. À 33 ans, je renaissais à Paris. La France m’a offert une seconde vie, celle dont je rêvais. Une vie où la création vient du créateur, non du mensonge d’État.
Un authentique artiste ne pouvait être qu’avec Duchamp contre les pompiers de son temps : il en va toujours de même aujourd’hui, mais selon un signe devenu contraire.
La situation actuelle de l’Occident sur le plan artistique vous semble-t-elle comparable à celle que vous avez connu en URSS ?
Les choses ont lentement évolué. Sans doute peut-on encore tout faire en Occident, mais que fait-on au juste ? Avec quelle ambition ? À quelle hauteur ? Il y a, comme à chaque époque, des modes, des circuits, des choses privilégiées, d’autres moins, quand elles ne sont pas combattues. L’un des paradoxes de l’Occident du XXIe siècle est qu’il a voulu promouvoir les avant-gardes contre l’art pompier, sans se rendre compte qu’il recréait un nouvel art pompier. Un authentique artiste ne pouvait être qu’avec Duchamp contre les pompiers de son temps : il en va toujours de même aujourd’hui, mais selon un signe devenu contraire. En URSS, j’ai vu des arts interdits. Rien n’est interdit en Occident. Simplement, on a décrété certaines choses impossibles.
L’art n’est pas l’art : il est ce qui excède ces catégories par-delà des époques.
Dans sa préface à la monographie qui vous est consacrée chez Albin Michel, Christiane Rancé écrit que votre art est « protéiforme ». Faites-vous une distinction entre sacré et profane ?
Je ne crois pas à cette distinction. C’est une division scolaire pour mauvais élèves, je veux parler des historiens d’art, qui ne sont pas des artistes. Rothko est-il sacré ou profane ? Giotto est-il un peintre, qui ne croit en rien de ce qu’il peint ? Les statues de Praxitèle nous entretiennent-elles d’anatomie, et de rien d’autre ? De toute œuvre authentique naît, de fait, une vision qui n’est pas réductible à l’art. Il est toujours question de la contemplation. On peut aussi bien parler de poésie. Dès lors, libre à chacun de ramener cette vision soit à de l’art, qui n’est qu’un moyen, soit à un dogme, qui n’est qu’un cadre. L’art n’est pas l’art : il est ce qui excède ces catégories par-delà des époques. Il va du cœur au cœur.
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En cette époque où tous les mots deviennent confus, qu’est-ce que l’art pour vous ?
William Blake explique que Jésus parlait en paraboles, ce qui le définit comme artiste. Pour autant, le propos de Jésus n’est pas de proposer de « belles paroles ». Il en va pour lui d’une révélation de vérités plus profondes que nous passons notre temps à oublier ou à négliger. L’art, s’il a un pouvoir ascendant, tient au réveil joyeux de ces vérités.
Les vérités premières sont également les vérités ultimes : il est exaltant de voir qu’elles se tiennent par la main.
Croyez-vous, en un temps de déconstruction générale, à la notion de tradition en art ?
La tradition n’a de sens que si on la réinvente. Pour moi, je n’ai reçu aucune tradition – merci Staline ! – mais c’est précisément ce qui m’a motivé : cette volonté d’aller au-delà de mon époque, de retrouver le lien entre Prométhée et Jésus, entre Byzance et le monde à venir. Les vérités premières sont également les vérités ultimes : il est exaltant de voir qu’elles se tiennent par la main. Et exaltant de constater qu’on peut les marier…
L’art est-il voué à disparaître comme le clament certains critiques d’art ?
Si l’homme disparaît, oui. Si non, ce sont ces critiques qui disparaîtront. Il y aura toujours un souffle de liberté, fût-ce chez un seul homme, et combien plus s’ils s’épaulent, pour renverser les pires tyrannies.
Propos recueillis par Matthieu Baumier
GOUDJI, ORFÈVRE DU SACRÉ Jacques Santrot Photographies de Marc Wittmer Albin Michel 160 p. – 45 €

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